dimanche 10 novembre 2013

Sables : Chapitre 10



Amaury traverse le couloir silencieux de la partie habitation de la mine de Longrand. Au loin, il entend ses hommes rire autour d’une table. Ils jouent surement aux Traqueurs, un jeu de plateau où deux personnes s’affrontent en déplaçant des personnages taillés. Autant les laisser s’amuser même si Hurlevent n’apprécie pas les paris liés à ce jeu. La pitance était tellement maigre qu’il faut bien leur permettre d’oublier. Amaury se frotte le visage. Il est fatigué, épuisé serait le plus juste, mais il a encore d’autres problèmes à gérer avant de s’accorder quelques temps de sommeil. Il arrive devant l’alcôve que Tem s’est réservé. De la lumière filtre derrière la couverture qui sert de porte ainsi que des murmures. Le capitaine hausse la voix.
— Tem ?
— Euh… Un instant, Capitaine.
Le capitaine s’appuie contre la roche, attendant que sa vigie montre le bout de son museau. Il le voit arriver quelques minutes plus tard, un peu débraillé. Bethlehem se réajuste comme il peut, toujours aussi nerveusement. Amaury sourit.
— Je croyais avoir puni Kelvin.
— Nous le savons, Capitaine mais… avec ce qui s’est passé… il en avait besoin.
Le jeune homme sautille d’un pied sur l’autre en regardant son capitaine.
— Est-ce que je dois le chasser ?
— Non, ça tombe bien qu’il soit avec toi. Nous allons discuter tous les trois. Fais-moi entrer.
Les yeux de la jeune vigie s’ouvrent démesurément.
— Mais… il n’est pas présentable !
— Je sais de quoi Kelvin a l’air, nu.
Tem se renfrogne. Hurlevent sourit intérieurement, lisant en lui comme dans un livre. Il repousse la vigie pour entrer dans l’espace de vie. La pièce, creusée à même la roche, est de taille modeste. Le lit se trouve dans une crevasse à deux mètres au-dessus d’eux. Sans s’attarder sur la décoration peu présente, Amaury lève les yeux vers le trou. Il grimpe à l’échelle dans la roche pour arriver dans ce qui sert de chambre. La pièce est basse de plafond et aussi grande en surface que la pièce de vie. Le capitaine s’approche du lit, vers son analyste. Ce dernier est attaché par les poignets à une aspérité de la roche par un lien en tissu. Son corps pâle est étendu sur les couvertures ramenées du Khamsin. Hurlevent détaille son officier. Les yeux bleus de Kelvin sont voilés par ses longs cils blonds. Ses joues sont rosées et ses lèvres rouges.
— Capitaine !
Tem arrive derrière, le souffle court. Amaury continue l’inspection de son analyste : la pomme d’Adam qui tremble alors qu’il avale sa salive, le buste aux courbes harmonieuses pourvu d’une paire de seins, petits mais présents, en forme de poire. Les hanches fines. Le pubis fournis de poils tellement blonds qu’ils paraissent blancs et transparents par leur finesse. Le sexe masculin alangui contre la cuisse et la fente toute féminine en dessous. Kelvin serre les jambes, rouge de honte alors que Tem le cache avec un drap. Deux plaques rouges ressortent sur les joues aiguisées de la vigie.
— Capitaine ! Vous auriez pu attendre ! C’est… c’est…
Hurlevent claque sa langue contre son palais, intimant le silence au jeune homme. Ce dernier s’assoit sur le lit pour détacher les poignets de Kelvin. Il lui murmure des excuses, embrassant les légères marques sur la peau pâle. Kelvin repousse la vigie, s’asseyant sur le lit. Il toise le capitaine.
— Depuis quand t’incrustes-tu chez tes hommes ? Envie de voyeurisme ?
Le ton est sec malgré les joues rouges. Kelvin se masse les poignets en regardant le capitaine.
— Alors quoi ? Tu débarques chez nous en forçant la porte pour… ?
Bethlehem s’assoit au pied du lit alors que Kelvin passe négligemment sa main dans les cheveux hirsutes de la vigie, telle une caresse à un animal.
— Ou bien mon… corps te manquait ?
Les lèvres de Kelvin s’étirent dans un sourire mauvais.
— Il t’a toujours fasciné pas vrai ?
Hurlevent secoue la tête.
— Le moment devait être intense pour que tu me craches autant de venin, Kelvin.
Kelvin passe une main dans ses longs cheveux blonds dans un geste élégant, typiquement féminin. Il ferme à moitié les yeux en souriant de façon sensuelle à son capitaine.
— Tu n’as jamais su me donner ce que j’attendais. Même si c’est… plaisant avec toi, cela manque de… de…
Le capitaine lève la main pour le faire taire, le feu dans les yeux.
— Ne m’entraîne pas dans cette discussion, Kelvin !
L’analyste tire d’un geste sec le drap loin de son corps.
— Regarde-moi ! Regarde-le ! Dis-moi ce que je suis ? Je suis une horreur !
Le capitaine voit Tem serrer les dents, bougeant pour regarder Kelvin avec douleur. Sur le visage de la vigie, Amaury peut lire un dévouement sans fin pour l’analyste. Un amour inconditionnel. Hurlevent prend le drap pour couvrir son ami alors qu’il s’assoit à côté de lui. Il lui frotte les épaules, l’attirant contre lui. Kelvin se blottit contre le torse de son capitaine en soupirant. Tem regarde Hurlevent avec tristesse et jalousie. Amaury lui sourit pour le rassurer. Il lève le menton de Kelvin pour chercher ses yeux.
— Dis-moi, est-ce que je peux te faire confiance ?
Interloqué, Kelvin se détache du capitaine, les sourcils froncés.
— C’est quoi cette question ?
— Est-ce que je peux te faire confiance, Kelvin ? Est-ce que tu comptes me trahir ?
L’analyste cherche des yeux Tem qui, pour une fois, reste immobile, le visage de marbre. Les sourcils blonds de l’homme se froncent encore plus. Il revient sur Amaury.
— Explique-moi !
— Il y a un traître sur le Khamsin.
Kelvin ouvre de grands yeux, choqué.
— Tu penses que c’est moi ? C’est vraiment ce que tu penses, Amaury ?
— Je dois être sûr, Kelvin.
— Tu te fous de moi, Capitaine ? Après… Après tout ça ! Tout ce qui s’est passé à City-Hall  et le reste, tu doutes de moi ? J’ai failli crever deux fois pour toi ! Sans toi, je serais mort comme un déchet dans une oasis, bourré jusqu’à la gueule de poussière d’Ange ! Et tu doutes de moi ? Je t’ai aimé Capitaine ! Je t’ai tout donné ! Je t’ai suivi en enfer et au-delà et tu doutes de moi ?
Deux mains viennent percuter le torse de Hurlevent.
— Je t’interdis de douter, tu m’entends ?
Puis les foudres de Kelvin se tournent vers Bethlehem.
— Tu doutais, toi aussi ?
La vigie secoue frénétiquement la tête.
— Que ça soit toi ou non, ça n’a pas d’importance.
— Que ça soit… Tu pensais que c’était moi ?
Les yeux bleus de l’analyste passent du capitaine à la vigie, plus étonnés qu’en colère.
— Mais… pourquoi ?
Amaury soupire, reprenant sa place sur le lit.
— Je ne veux pas devoir tuer un ami, un frère. C’est pour ça que je voulais t’entendre me le dire.
Le capitaine caresse le visage de son ami.
— Je t’ai aimé aussi, Kelvin.
Les deux hommes se sourient avant que Kelvin détourne le regard vers Bethlehem. La vigie est assise contre le lit en pierre, jouant avec un caillou. Kelvin sourit au crâne du jeune homme avant de passer sa main dans les cheveux courts. Il parle à Amaury sans le regarder.
— Je n’ai aucune raison de te trahir. Tu m’as donné une nouvelle vie, un nouveau but. C’est suffisant.
Le capitaine quitte le lit, tirant sur sa tenue déchirée.
— Bien.
Sans un mot de plus, il redescend dans la pièce à vivre alors que des murmures montent de la chambre. Il sourit en quittant les lieux.
Une fois dans le couloir, Amaury lâche un gros soupir. La lassitude l’écrase pour de bon. Il se frotte les yeux qu’il sent irrités avant de retourner à sa propre alcôve. La pièce est silencieuse. Le seul bruit audible est le léger ronflement du jeune mineur. Une lampe dynamo crachote dans un coin, donnant un aspect serein à la pièce. Amaury délace sa tenue, ne gardant qu’un vêtement de corps. Il s’approche du lit, séparé de la pièce principale par un rideau de perles en gemmes. La lumière entre à peine. Amaury vérifie que la fièvre de l’homme est tombée et qu’il dort paisiblement. Il s’allonge ensuite près de lui pour prendre quelques temps de sommeil mérités. Pourtant la conversation avec Kelvin revient à sa mémoire, réveillant en lui de vieux souvenirs : City-Hall, la plus grosse et la plus prospère des villes-bulles qui fut son premier foyer. Amaury secoue la tête. L’époque est révolue. Les souvenirs amers. Il tente de chasser de ses pensées les réminiscences, fermant son esprit, se concentrant sur son corps et les sensations qu’il lui transmet : le rêche de la couverture sous ses cuisses et sur son corps. L’odeur de l’homme et du tissu, la chaleur qui se diffuse sur son flan, le souffle de l’homme sur sa joue. Lentement le corps d’Amaury se détend avant de sombrer dans le sommeil.
Il est pourtant réveillé en sursaut après ce qui lui paraît à peine un demi-temps plus tard. Un simple grattement sur la roche, le cliquetis d’un lacet de rideau. Sur le qui-vive, il tâtonne lentement à la recherche d’une arme. Quel fou a-t-il été pour oublier de dormir armé alors qu’un traître rode dans son entourage ! Une lumière diffuse bouge de l’autre côté du rideau, envoyant des petits éclairs alors qu’elle se réfracte sur les différentes gemmes. Hurlevent est attentif au moindre mouvement, à la moindre pression d’air, aux changements diffus. Ami ou ennemi ? Un ou plusieurs ? Le crissement d’une chaussure sur un petit caillou emplit les oreilles du capitaine des pirates. Lentement, très lentement, Amaury se laisse glisser de la couche, s’éraflant le genou en descendant du lit rocheux. Sur le lit, la respiration de Saxxon change. Hurlevent serre les dents comme pour contraindre l’autre à ne pas bouger par la seule force de sa volonté. Pourtant, les yeux du mineur sont ouverts. Ils échangent un regard silencieux, puis le pirate se glisse furtivement vers le rideau de gemme. Il se déplace comme une ombre. La lumière vacille de l’autre côté de la séparation, comme si son porteur l’avait posée, puis s’éteint. Le rideau est entrouvert, Amaury saute sur l’arrivant, enroulant un lien de gemmes autour de sa gorge et serrant. L’ombre glapit un son étouffé. Sur le lit, Saxxon se redresse en retenant un cri de douleur lorsqu’il s’appuie sur ses mains. La lumière se fait d’un coup, obligeant Saxxon à fermer brusquement les yeux. Amaury quant à lui, serre toujours le lien. Le capitaine relâche sa prise quand il s’aperçoit qu’il serre le cou du médecin. Le rire de Sura emplit l’alcôve. Elle est vêtue de la combinaison noire des pirates. Les bras croisés, elle se délecte de la scène, un sourire à la fois gourmand et prédateur sur ses lèvres pleines. Ses longs cheveux blancs sont enserrés dans un foulard noir. Borges reprend son souffle les mains autour de la gorge. Il se la racle et avale sa salive.
— Beaux réflexes, Capitaine.
Hurlevent reprend contenance.
— Qu’est-ce que tu fais là, avec elle. Je croyais l’avoir consignée dans le vaisseau.
— Elle…
Sura s’avance vers le capitaine, le visage fier et le menton levé.
— Je t’annonce que je suis grosse. Nous n’avons donc plus rien à faire ensemble.
Le sourire de la femme est vainqueur. Amaury fronce les sourcils.
— Qui est le père ?
— Qu’importe, ce n’est pas toi. C’est surement ton nouveau jouet, ou peut-être un de ses voisins, ou Moreau… L’important, c’est que nous n’avons plus rien à faire l’un avec l’autre.
Le sourire de la femme s’agrandit.
— Je suis libre de toi et des hommes de ton peuple. Les mineurs sont fertiles. Le désert n’est pas que sécheresse.
Pendant l’échange, Borges s’est approché de Saxxon pour vérifier ses mains, les deux pourtant tendent une oreille indiscrète à l’échange. Sura se délecte du public face au capitaine. Ce dernier s’habille lentement.
— Une femme seule enceinte ne survivra pas ici. Tu le sais.
— Mon peuple…
— Veut ta mort, ma douce.
Le sourire du capitaine est cruel. Sura se renfrogne. Amaury continue.
— Tu as le sang aussi bouillant que le sable et il est imbibé du sang que tu as versé. Ton peuple ne t’acceptera jamais plus. L’enfant que tu portes non plus. Il est bâtard de père. Un impur.
Les lèvres de Sura frémissent de rage. Ses yeux noirs lancent des éclairs mortels. Amaury continue, enfonçant le clou.
— Ta vie est parmi les pirates, mon aimée.
Les poings de la femme se contractent et décontractent de façon spasmodique.
— Je hais les hommes ! Vous et votre domination ! Je ne suis la victoire d’aucun homme ! Vous m’êtes inférieurs. TOUS !
La voix de Saxxon est basse, obligeant tout le monde à l’écouter.
— Chut.
Sura se tourne vers lui telle une tempête de sable. L’homme continue, un léger sourire sur les lèvres.
— Un enfant est bien plus précieux que toutes les réserves de pierres à carburant. Chez les mineurs, c’est un trésor. Maintenant que tu en portes un, il faut que tu en prennes soin. La colère et la haine ne sont pas des sentiments pour lui. Est-ce ce que tu veux lui apprendre de la vie ?
Sura pose sa main sur son ventre.
— Pas lui, elle ! Ce sera une fille ! Tu n’as aucun droit de me parler !
Saxxon ferme les yeux sous la violence émanant de la femme toute entière. Il les ouvre pour les planter ensuite dans les siens.
— Quelle est cette haine des hommes ! Penses-tu que chaque représentant de mon sexe est une bête uniquement destinée à la reproduction ? Crois-tu que nous considérons les femmes comme des inférieures ou des esclaves ?
— Ce que les hommes ne peuvent avoir par de jolies phrases, ils l’obtiennent par la force ! Ce sont les vôtres qui ont peur de nous. Tellement peur que vous nous enchaînez pour nous contrôler. Hurlevent m’a dit la même chose que toi, mineur, et il n’a pas été capable de tenir ses promesses !
Ses bracelets cliquettent alors que Sura montre le capitaine d’un doigt accusateur. Saxxon fixe Hurlevent qui reste de marbre.
— Je t’ai offert la liberté. Tu aurais pu choisir les Atréyades. Rester avec eux, mourir avec eux. Tu m’as suivi de ton plein gré. Tu m’as épousé.
Sura lève le menton, croisant ses bras.
— Ta vie est aussi nauséabonde que ton vaisseau. J’aurais dû être ta reine, je n’ai été que ta catin ! Je suis devenue reine par moi-même ! Je serais reine dans ton domaine maintenant que je suis libre.
Les yeux d’Hurlevent se plissent.
— M’as-tu trahi, Sura ?
— La trahison est pour les faibles ! Je ne suis pas faible et toi non plus.
— Mon vaisseau a été saboté, mon plan a été vendu. Tu serais assez fourbe pour le faire.
L’Atréyade éclate de rire. Elle s’approche du capitaine à le toucher avant de lui caresser la joue. Elle finit par la lui griffer, laissant une marque sanglante. Le capitaine saisit le poignet de la femme pour l’écarter de son visage. Ils se fixent dans les yeux. Brusquement, de son autre main, la femme lui saisit l’entrejambe et serre.
— Je t’émasculerais de mes mains en te regardant dans les yeux, Capitaine, plutôt que de te planter un couteau entre les omoplates.
Amaury l’attire d’un coup sec contre lui, l’embrassant à pleine bouche. Il la repousse d’un geste sec entre les bras du médecin. Elle se lèche les lèvres avec délectation, le regard brûlant de passion. Hurlevent lui rend son regard. Borges finit par se racler la gorge, brisant l’intensité de l’instant.
— Pour résumer, Sura est enceinte d’un demi-cycle menstruel. Elle doit limiter la consommation de drogue et…
— Je n’ai jamais pris de poudre !
— Et d’éviter toutes formes d’émotions intenses. Donc, Sura. Tu te la fermes et tu te la coules douce si tu ne veux pas perdre ta porte de sortie.
Comme frappée, la femme serre les dents dans un mouvement de recul. Le médecin continue.
— Eh oui, ma belle, tu as encore besoin de nous le temps que ton bébé grossisse et grandisse assez pour tenir seul. Au fait Capitaine, tu ne me considères pas comme ton traître au moins ?
Amaury jauge le médecin.
— J’aurais surement de quoi. Ton passé n’est pas à ton avantage.
Borges sourit tout en démaillotant les mains de Saxxon, laissant le capitaine continuer.
— Mais je ne vois pas ce que me trahir pourrait t’apporter.
— Le profit et la recette, hein Capitaine. Tout tourne autour de ça, pour toi. La loyauté s’achète, se monnaye. Tu t’estimes bon juge des hommes autour de toi et là, tu doutes. Sentiment dégueulasse, pas vrai ?
Le médecin nettoie les mains de Saxxon qui reste silencieux. Le mineur regarde tour à tour les trois autres personnes de la pièce, tentant d’appréhender les relations complexes qui les lient. Borges continue.
— Alors qu’est-ce que te dit ton intelligence ? Chacun de nous t’a juré fidélité, d’une façon ou d’une autre, t’a prouvé qu’il n’y avait pas plus loyal, pas vrai ?
— Je n’ai pas encore parlé à Cormoris.
Le capitaine s’assoit sur la couche de Saxxon. Sura quant à elle, furète dans la pièce. Le docteur continue son travail sur Saxxon et la discussion, sans réellement regarder le capitaine.
— Cormoris. Parlons-en !
— Ça a l’air de t’étonner… Je sais que vous ne vous entendez pas. Mais je n’ai aucune raison de douter de lui, comme je n’en ai aucune de douter de chacun de vous.
— Ouais, tu tentes de nous déstabiliser en nous posant la question de front. Les réponses sont belles, n’est-ce pas ? Varga m’a raconté. Mais penses-y. Lequel d’entre nous a le plus de raisons de te doubler ? Varga ? Moi ? Elle ? Tem et Kelvin ? Cormoris ?
Borges renoue les bandages avant de se relever, emportant les gazes souillées ainsi que la bassine d’eau et le cataplasme.
— Réfléchis-y, Capitaine. Par toi-même. Sans écouter les paroles de tes hommes mais en vérifiant leurs actes. Sura, tu dois te reposer. Ce soir, tu dors seule.
La femme le fusille du regard, lui emboîtant le pas. Sur le pas de l’alcôve, elle regarde les deux hommes restés en arrière un long moment avant de quitter la pièce.
Une fois seul avec Saxxon, Amaury souffle un bon coup.
— As-tu faim, Brûlepierre ? Il doit rester un peu de gruau sucré.
Sans attendre la réponse du mineur, le pirate passe dans l’autre pièce pour revenir quelques instants plus tard avec un bol fumant d’un épais gruau de couleur rouille. Saxxon regarde la nourriture avec envie. Il sent sa bouche se remplir de salive d’anticipation. Amaury s’installe de nouveau sur la couche en face de lui.
— On ne va pas faire de manière, je vais te nourrir. Nous la partagerons.
C’est un peu gêné l’un et l’autre que le repas commence. Le silence est désagréable. La nourriture, pourtant basique, semble à Saxxon la meilleure du monde. Le produit épais et gluant diffuse dans sa bouche, puis sa gorge et son estomac, une multitude de saveurs. Il en ferme pratiquement les yeux de béatitude. Devant l’abandon de l’homme devant quelques grammes de nourriture, Amaury sourit intérieurement. Pour lui, cette réaction est rafraîchissante pour son naturel et sa spontanéité. Le bol est rapidement vidé suivi d’un pichet d’eau qu’Amaury porte aux lèvres de Saxxon. Le repas fini, le mineur s’allonge de nouveau, fatigué par ces efforts. Amaury prend place à côté de lui. Au début embarrassé, Saxxon finit par se détendre.
— Sommes-nous en danger ?
Par ce simple rappel, le capitaine quitte la couche pour en revenir avec une arme sonique qu’il glisse sous l’oreiller. Il s’installe de nouveau puis éteint la lumière-dynamo. La seule clarté vient de l’emmagasinage d’une pierre solaire de l’éclairage précédent.
— Tu as le don de me faire oublier qu’il y a du danger. Comme tu l’as compris, il y a un traître parmi mes officiers. Nous avons traversé le feu et la mort plus d’une fois, je devrais pourtant avoir confiance en eux, tout comme eux en moi. Pourtant, l’un d’eux m’a vendu aux villes-bulles et peut-être aux pirates. Mon cadavre vaut assez de pierres à carburant pour trois vies alors je ne te parle pas de mon corps vivant.
Amaury se frotte les yeux de fatigue. Celle-ci semble retomber d’un coup.
— Je ne sais même pas quel temps il est…
— Nous sommes encore la nuit pour un moment. Eh oui, Capitaine, mes yeux ne supportent peut-être pas les Jumeaux mais je sais reconnaître le jour de la nuit, même sous plusieurs mètres de roches.
— Très utile, merci.
— Tu devrais dormir. Tu es leur chef. Le chef se doit d’être en possession de toutes ses facultés.
— J’ai trop de données dans ma tête. Trop d’hypothèses, de doutes… Borges a raison. Aucun d’eux n’a de raison de me trahir et tous en ont. Leurs paroles sont faites pour mes oreilles mais à savoir s’il s’agit ou non de mensonges… Qui croire ?
— Crois en toi. Je ne te connais pas mais tu sembles être un homme sensé et logique. Tu saurais mettre tes sentiments de côté pour faire le bon choix. Tu respectes tes hommes pour leurs qualités mais tu n’es pas aveugle à leurs défauts.
— Es-tu clairvoyant ?
Saxxon rit doucement dans la pénombre.
— Eudora te dirait que je ne parle pas assez mais que j’écoute beaucoup trop. À la mine, je ne vois pas l’intérêt de parler. J’observe et je me satisfais de mon travail. J’aime travailler les pierres et elles te diront que pour elles, le langage est vain. Je ne suis pas un être empathique. J’ai du mal à comprendre et ressentir des émotions fortes. Je les trouve inutiles. Mais ici, dans ton monde, tout est différent. Vous vivez d’émotions pures, de voix fortes… Et toi Hurlevent, malgré tes analyses et ta froideur, tu vis avec tes tripes. Demain, je t’emmènerai au cœur des mines. Là, tu pourras réfléchir. Dors à présent. Nous sommes deux dans cette alcôve, personne ne viendra plus, cette nuit.
Le capitaine ouvre la bouche pour répondre à cette tirade inattendue. Devant l’immobilité du corps du mineur, Amaury finit par renoncer. Pour ce soir, Brûlepierre a raison. Le pirate ferme les yeux, cherchant à ressentir plus qu’à penser même si les paroles du mineur flottent encore autour de lui. Cette force de la nature l’intriguait.


4 commentaires:

  1. C'est toujours aussi bien :D Héhéhé ! Saxxon, tu fais preuve de loquacité inattendue ! :p
    Bisous.

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    1. Saxxon parle quand c'est utile. Là cela lui semblait utile de le faire ^^

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  2. Oh mon dieu que de révélations! Qui épaississent encore plus le brouillard autour de cet équipage. Kelvin!!!! Waouh!!! Je suis encore plus intrigué par le personnage et sa relation avec Tem et son passé avec le beau capitaine.
    Quand à Sura, je m'interroge sur les conséquences de cet événement imprévu et je ne sais pas pourquoi je sens que c'est Saxxon qui est coupable tout en sachant qu'il n'y était pour rien le pauvre. Enfin que de questions pour Amaury, je comprend qu'il en soit ébranlé! Vivement la suite (>_<)

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  3. Bon le point positif de ce chapitre c'est que la p*te va calmer ses ardeurs maintenant qu'elle est engrossée ! Ahah je plaisante, enfin un peu. Bon ça parlotte bien, les langues se délie, c'est l'effet fatigue, peur, besoin de chaleur humaine et de réconfort. . . chacun en trouve à sa façon, attaché ou pas ! En tout cas on peu pas dire qu'y a des persos insipides dans cette histoire... oh non !

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