dimanche 29 septembre 2013

Sables : Chapitre 07


Bonjour : Une nouvelle catégorie voit le jour : Illustration. Elle se rempliera au fur et à mesure. Merci d'encourager l'illustratrice Kitty - Chan.

Saxxon ouvre les yeux dès que la porte de l’infirmerie coulisse. La pièce est remplie d’obscurité mais comment arriver à dormir avec le bruit lancinant du moteur du Khamsin ? C’est la quatrième nuit qu’il passe sur le vaisseau pirate depuis son réveil. C’est la troisième nuit que cela se reproduit. Quelques pas de pieds nus sur le sol, un souffle près de son oreille, une main qui se faufile sous le drap cachant sa nudité. Des doigts trouvant sans difficulté le sexe. Un rire. Une odeur sucrée. Le drap est repoussé, dévoilant la main qui s’active sur le sexe. Ce dernier gonfle et se dresse. Saxxon regarde le plafond, perdu dans ses pensées. Son corps réagit mais son esprit pense à tout autre chose. Puis le lit s’affaisse. Deux cuisses musclées l’enserrent. La main guide le pénis entre elles, le maintenant droit pendant que le corps s’empale sur lui dans un souffle. Saxxon grogne. C’est chaud, humide, serré… Deux mains le plaquent contre le lit alors que le corps s’active : en haut, en bas, de plus en plus vite. Le mineur ferme les yeux en serrant les dents. Le plaisir est présent, brut. Saxxon ouvre les yeux. Au-dessus de lui, une femme à la peau sombre et aux cheveux blancs se balance sensuellement. Lorsque les yeux d’onyx croisent ceux du mineur, un sourire carnassier troue l’obscurité du visage. Dix ongles longs s’enfoncent dans ses flancs tandis qu’elle accélère. Des sons bestiaux s’échappent d’entre ses lèvres pleines ainsi que des mots étranges. Saxxon serre les poings, prisonnier de ses liens. L’adrénaline inonde ses muscles. Soudain la femme se fige, le corps tendu en arrière par un orgasme. Saxxon sent le plaisir de la femme mouiller son pubis. Puis elle se retire avec grâce avant de disparaître. L’homme reste le souffle court, le sexe tendu et palpitant de plaisir mais dans l’incapacité de l’assouvir. Le mineur ferme les yeux, prenant de grandes inspirations, calmant son corps, comme son esprit. Il reste les yeux ouverts sur le plafond blanc dans la nuit de la pièce.
Quatre jours que Saxxon ne dort que par intermittence et d’un sommeil peu régénérant. Comment dormir dans ce lieu de métal à aucun moment silencieux ? La vibration continue du moteur, les pas précipités des hommes dans les coursives, les échanges vocaux à portée d’oreille…  Sans parler du capitaine. Chaque jour depuis son réveil dans cet univers aseptisé, le capitaine vient le voir. Parfois l’homme lui parle du Khamsin, parfois il l’interroge, souvent il reste silencieux. Saxxon se demande quoi penser de lui. Dès qu’il le voit, la montée d’adrénaline qu’il ressent est inexplicable. Il oscille entre vouloir écraser son visage de ses poings jusqu'à faire disparaître ce sourire suffisant et vouloir l’écouter encore, surtout lorsqu’il parle de son vaisseau et du désert. Les visites nocturnes de la femme ne le perturbent pas plus que cela. C’est physique. La frustration est la plus difficile à gérer. Une journée comme la veille, suivie d’une nuit avec la femme laisse pourtant Saxxon fatigué et empli de questions. La veille, une longue visite du capitaine qui est resté silencieux pendant plus de deux temps, simplement à l’observer comme s’il le jaugeait, a mis Saxxon mal à l’aise. Mais la colère a été plus difficile à évacuer lorsque le mineur comprit que le Khamsin quittait la grotte et glissait désormais sur la mer de sable. Une appréhension diffuse s’infiltre désormais dans ses veines. Le désert n’est séparé de lui que par la fine membrane du vaisseau. Le sable à l’infini, le soleil plus lourd que le plomb, la lumière aveuglante des Jumeaux… Un frisson fait se dresser chaque poil de l’épiderme de l’homme. Il repousse au fond de son esprit le souvenir qui essaie de se faufiler au premier plan de ses pensées. Non, plus jamais ! Comme en réponse à ce cri muet, les muscles des bras du mineur se gonflent tandis qu’il tire sur ses liens. Le métal grince mais résiste. Saxxon prend une autre inspiration, bandant ses muscles à nouveau un peu plus que précédemment pour forcer les menottes. Encore un échec. Encore et encore, le mineur force ses chaînes. Lentement, le métal bouge et joue sur sa peau, l’entaillant à sang. Soudain, le premier boulon crisse puis saute dans un miaulement désagréable. Saxxon est en sueur. Cette petite victoire renforce sa détermination, voilà quatre jours qu’il affaiblissait ainsi ses attaches. Comme le travailleur de fond qu’il est, c’est méthodiquement qu’il continue son ouvrage. Il sait que le départ de la femme, lui laisse le reste de la nuit. Personne ne vient jamais le voir. Pourtant, il s’inquiète. De par ces efforts répétés, les machines reliées à son corps commencent à enregistrer des données excentriques : le souffle rapide, le cœur qui s’affole, la tension qui monte… Mais en jetant un coup d’œil à l’une des machines, il remarque qu’un petit bouton rouge clignote. La femme a coupé les alarmes pour satisfaire sa libido et a oublié de les remettre. Saxxon sourit, c’est sa chance ! Mettant tous ses muscles en œuvre et sa force, il arrive en un temps à faire céder définitivement les attaches de ses poignets. Ce n’est qu’un jeu d’enfant ensuite de se libérer les chevilles ainsi que des fils et perfusions le reliant aux machines.
Saxxon se retrouve ainsi libre. Lentement il s’assoit sur son lit, toujours entièrement nu. Après une petite pause, il dépose son pied droit sur le sol, savourant le contact tiède du sol ainsi que l’étrange vibration du moteur. L’autre pied rejoint son frère. En prenant son temps, le mineur se redresse. Il a un instant peur de perdre l’équilibre, mais non. Un pied après l’autre, ankylosé et hésitant, Saxxon se dirige vers les armoires. Il en ouvre une au hasard, cherchant de quoi se vêtir. Il finit par tomber sur une blouse du médecin. Celle-ci est bien entendu trop petite mais lui permet de cacher son intimité et ainsi de se sentir moins vulnérable vis-à-vis des autres. Il déniche plusieurs outils médicaux, arrêtant son choix sur un scalpel qu’il cache dans la poche de la blouse. Avec prudence, il quitte l’infirmerie. Les coursives semblent vides. Son but est simple : trouver Hurlevent pour le maîtriser. Mais où se trouve la cabine du capitaine ? Il décide d’aller sur sa gauche. Tant que l’alerte n’a pas été donnée, il a toute latitude pour réaliser son plan. Coursive après coursive, le jeune homme remonte le Khamsin, se cachant dès qu’il entend des pirates parler ou se déplacer. En tendant l’oreille près d’une salle où cliquètent des machines, Saxxon comprend que les hommes sont en effectif réduit, le capitaine ayant laissé une partie de ses hommes à Narval. Plus confiant, il reprend sa progression. Il n’a que le temps de tourner le dos lorsqu’une porte disparaît devant lui, laissant sortir Varga et Cormoris. Les deux gradés sont en train de parler avec véhémence. La voix de la femme gronde.
— Tu oses prétendre que tu maîtrises la situation ? L’effectif de l’équipage est à 60% ! Comment veux-tu que nous arrivions à nous emparer du convoi 17 ?
L’homme a un geste brusque de la main.
— Le convoi 17 n’a que cinq hommes d’escorte. Ça commence à t’effrayer, petite fille ?
— Ne me prends pas pour une de tes femmes, Cormoris, j’en ai castré pour moins que cela !
Le rire de l’homme est métallique.
— Même pour dix kilos de pierre à carburant, je ne voudrais pas de toi dans mon lit.
— Ta gueule, limace, c’est moi qui ne voudrais pas de toi. Le capitaine m’inquiète depuis que nous sommes arrivés à Narval, il ne quitte sa cabine que pour aller voir l’autre terrien.
— Tu n’es pas sa mère. Il reste opérationnel.
— Opérationnel, mon cul. Il reste dans sa cabine, comme un rapace dans son aire et rumine. Si Kelvin ne lui avait pas dit qu’on manquait de crever de faim, il…
Les voix se perdent alors que les deux officiers montent dans un ascenseur. Saxxon grogne de dépit pourtant satisfait d’avoir obtenu l’indice qui lui manquait : la cabine du capitaine se trouve au-dessus. Trouvant un passage de mécanicien, il remonte les coursives jusqu’au sommet du Khamsin. Le mineur stoppe un instant. Devant lui, la coursive est recouverte d’une moquette amortissant les pas et les murs sont peints. L’odeur qui se dégage de cet étage est particulière. Saxxon prend une grande inspiration. L’odeur du capitaine. Il se lèche les lèvres, tentant de ressentir le parfum jusque dans sa bouche : minéral, salé… épicé aussi. Une odeur sèche, propre comme lorsque les Jumeaux tapent de tous leurs rayons sur la pierre, la réduisant progressivement en sable. Il se surprend à prendre une large inspiration. Sa main s’enfonce dans sa poche, serrant le scalpel, alors qu’il progresse vers la seule porte de cette coursive. Celle-ci est recouverte de bois précieux. Saxxon la frôle des doigts, touchant avec révérence ce produit d’une richesse obscène dans ce monde minéral. Étonnement, à ce simple contact, la porte coulisse en silence. L’odeur de l’homme le percute, plus forte. La pièce qu’il découvre est plongée dans le noir. A tâtons, Saxxon se dirige vers l’arcade qu’il entrevoit sur sa gauche. Cette pièce, plus petite que l’autre, n’a que très peu de meubles dont un grand lit qui emplit presque toute la totalité de l’espace disponible. Un corps y est couché, recouvert d’un drap qui crisse à chaque mouvement. La main de Saxxon se convulse sur son arme improvisée. Sa respiration s’accélère alors que l’adrénaline noie son cœur et son cerveau. Il entre dans la pièce, s’approche du lit, lève le bras tandis qu’il pose un genou sur le lit. Ce dernier s’affaisse. Le capitaine soupire en se tournant.
— C’est toi, Kelvin ? Tu es de retour ?
Dans un cri de rage brute, Saxxon abat son bras sur son ennemi. Le capitaine a juste le temps de rouler sur le côté, le scalpel se plante à quelques centimètres de son oreille.
— Ouverture !
Hurlevent roule sur le lit, le quittant rapidement le temps que Saxxon récupère son arme. Il est nu alors que les rideaux en métal s’ouvrent, dévoilant les fenêtres. Les Jumeaux sont en train de monter dans le ciel blanc. Saxxon se retourne d’un bloc vers l’homme, lui fonçant dessus. Il percute le capitaine qui s’écroule sur le sol. Saxxon, à cheval sur les hanches de l’homme, sa blouse déchirée ouverte sur son corps nu, lève le scalpel avant de l’assener sur le pirate. Ce dernier se protège de son bras, arrêtant l’arme à fleur de peau de sa gorge. Saxxon grogne, appuyant avec son autre main sur son poignet pour forcer la pénétration de la lame. Au moment où le pirate cède par manque de force, le rideau de métal finit sa course. Les Jumeaux sortant de derrière une dune illuminent la chambre de leurs rayons de feu. Saxxon hurle de douleur, se reculant d’un coup du corps d’Hurlevent. Il se roule en boule, les mains sur son visage. Le scalpel git sur le sol tandis que le mineur gémit en tentant de soulager la brulure sur ses rétines. La voix d’Amaury claque.
— Teinte 70%.
Aussitôt les vitres foncent. Le capitaine ramasse l’arme.
— Novice ! Tu n’es pas assez doué pour me tuer, Mineur. Les gens de ton espèce qui vivent tels des rats sous terre, ne supportent pas la lumière des Jumeaux.
Amaury s’agenouille près de Saxxon, prenant ses cheveux à pleine main. Il lui tire la tête en arrière d’un geste sec, la lame du scalpel sur la gorge. Hurlevent se penche vers le mineur en souriant. Les yeux de Saxxon sont striés de rouge et inondés de larmes. Le rire du pirate est presque tendre tandis qu’il appuie légèrement sur la lame, faisant perler le sang.
— Tu souhaites donc tellement mourir, Mineur ? Qu’aurais-tu fais, une fois que tu m’aurais tué ? Pris ma place ? Tu n’as pas les couilles pour cela et mes hommes t’auraient largué sur la mer. Quel est ton but, Mineur ?
Amaury appuie un peu plus fort sur la gorge de l’autre. Une fine ligne écarlate apparaît, gouttant paresseusement le long du cou de Saxxon.
— Parle donc, Mineur !
Toujours les yeux larmoyants, Saxxon les cligne plusieurs fois. Ses yeux sombres se plongent dans ceux olive de son assaillant. Un moment, les deux hommes se fixent, se défient, se cherchent. La communication interne les fait sursauter, brisant le duel de volonté.
— En vue de l’objectif, capitaine. Nous serons prêts à l’abordage dans un demi-temps.
Hurlevent fixe toujours son adversaire au sol.
— Bien reçu, je vous rejoins… dans un moment.
— Bien capitaine. Tout va bien ?
— Ne t’inquiète pas comme ça, Tem. Tout va bien.
La transmission se coupe. Amaury sourit à Saxxon.
— Alors Mineur, qu’est-ce qu’on fait à présent ?
Saxxon serre les dents. Le capitaine soupire.
— Toujours aussi loquace à ce que j’entends… Tu es désespérant. Dois-je te saigner comme un goret pour entendre ta voix ?
Amaury rit doucement.
— Non, même ça, je suis persuadé que je ne t’arracherais aucun son. Tu es un homme au fort caractère, Mineur.
Amaury s’assoit sur les hanches de Saxxon, la lame toujours sur la gorge de l’homme sous lui. Saxxon bande ses muscles pour le déloger. Le capitaine secoue la tête avec un claquement de langue.
— Voyons… sois sage. Nous sommes dans une impasse, toi et moi. T’en rends-tu compte ? Si j’appelle mes hommes, tu es mort. Tu n’as pas envie de mourir, pas vrai ? Tes yeux sont tellement brûlants de haine ! Tellement farouches…
Le pirate lâche la chevelure hirsute du mineur pour venir caresser la peau rêche du visage, piquée de cicatrices et de barbe.
— Cela en est presque… envoûtant.
Saxxon grogne en dégageant son visage des doigts d’Amaury. Ce dernier rit doucement. Il se réinstalle comme il faut sur le corps tout aussi nu que le sien, maintenant le mineur toujours au sol. Il fait mine de réfléchir.
— Bon, alors nous n’avons pas beaucoup d’options. La mort étant exclue, il ne nous reste que l’emprisonnement. Mais même cela, je suis sûr que tu arriveras à m’échapper. Que dirais-tu de m’aider ?
— Aider un pirate ? Jamais !
— Ne jamais dire jamais, Mineur. De toute façon, tu n’as pas le choix. Je vais te faire travailler au moteur. Tu toucheras au cœur du Khamsin. Mes hommes t’auront à l’œil. Tu m’intéresses, Mineur. Tu m’intéresses beaucoup ! Si tu voulais accepter de voir le monde comme je le vois… La mine n’est pas la vie. Notre planète est si grande, si merveilleuse…
— La mine n’est pas la vie, c’est ma vie.
Le capitaine secoue la tête.
— Plutôt une vie parmi tellement d’autres. Pourquoi se contenter de celle-ci sans connaître les autres ?
— Rejoindre les pirates n’est pas une vie qui m’intéresse.
— Pourtant elle n’est pas si désagréable : le sexe facile, la liberté… Sais-tu que nous avons vu des lacs salés qui jamais ne s’évaporent ? Nous avons dansé sous la pluie froide. As-tu jamais vu quelque chose de si beau ?
Saxxon sourit.
— Quoique tu en penses, Pirate, la mine n’est pas uniquement faite de roches sombres. Il existe des grottes qui brillent comme un ciel étoilé, des lieux où l’eau recouvre tout, des pierres qui, une fois polies, peuvent concurrencer les Jumeaux en personne.
Amaury s’allonge sur le corps du mineur, le gardant toujours en respect avec l’arme. Leurs corps mats s’alignent parfaitement.
— J’aimerais bien connaître ton monde, Mineur. Il a l’air aussi beau que le mien.
Saxxon se détend.
— En effet.
Un silence presqu’amical s’installe dans la cabine puis le capitaine se relève. Saxxon a un mouvement de recul en apercevant le corps nu d’Amaury. Celui-ci hoche la tête.
— C’est moins horrible que ça en a l’air. Faisons une trêve, de toute façon tu ne peux aller nulle part sur mon vaisseau. Je te propose de travailler en machinerie le temps de ce voyage, puis nous rentrerons chez toi. Penses-y comme une façon de mieux se connaître, toi et moi. Si tu es un tant soit peu intelligent, ce que je ne doute pas, c’est la décision que tu prendras. Me tuer ne t’amènera à rien, Mineur, juste à mourir à ton tour. Me soumettre aura le même effet.
Amaury tend la main à Saxxon qui est resté allonger au sol. Le jeune homme regarde la main tendue, le visage de son propriétaire et les hideuses cicatrices qui déforment son anatomie. Amaury hoche la tête.
— Je te raconterais un jour.
Saxxon finit par prendre la main en se relevant. Une fois debout, dominant le pirate des épaules et de la tête, il serre fort la main, jusqu'à faire blanchir son propriétaire.
— C’est une trêve pour le moment, mais je compte bien m’emparer de ta tête, Pirate.
Amaury serre la main en retour.
— Je n’attends que cela, Mineur.
Puis il lève les yeux vers le plafond.
— Kelvin, apporte-moi une tenue de mécanicien, la plus large que tu peux trouver. Ainsi que quelques sous-vêtements.
— Bien capitaine.
Les deux hommes se lâchent mutuellement la main. Amaury attrape le drap en soie rouge qu’il lance au mineur.
— Un peu de pudeur, que diable !
Il rit aux éclats devant le visage figé de surprise de Saxxon puis se dirige vers son armoire. Le temps pour Amaury d’enfiler une combinaison noire, et la porte de la cabine s’ouvre dans un souffle. Kelvin apparaît, tenant la tenue demandée. Il pile devant la présence du mineur.
— Tu vis dangereusement, capitaine. Prendre cet homme dans ton lit…
— Il est venu de lui-même… pour me tuer.
Le sourire du capitaine se fane, ses yeux se plissent tandis que sa voix devient glaciale.
— Qui est responsable de la sécurité ? Toi, il me semble. Comment se fait-il que personne n’ait vu sa disparition ?
Kelvin blanchit.
— J’étais avec toi la nuit dernière, Amaury. Tout était normal quand je suis retourné faire mon quart sur la passerelle.
— Qui te remplaçait pour le quart du matin ?
— Cormoris, mais il…
— Suffit ! Cet homme a traversé tout MON vaisseau, armé, pour me tuer et aucun de vous n’a remarqué qu’il a quitté l’infirmerie ? Tu te fous de ma gueule ?
— Non, capitaine. Je te jure que…
— Silence !
Pendant l’échange, Saxxon prend le temps de s’habiller. La combinaison bleue des mécaniciens lui allait à peu près sauf pour les bras. C’est dans un craquement sec qu’il arrache les manches. Les deux hommes se tournent vers lui.
— Ton homme n’a pas tort. Tes superbes engins n’auraient pas pu détecter quoi que ce soit. La putain noire coupait tous les soirs la machine pendant qu’elle me chevauchait. J’ai profité qu’elle ait oublié de les rallumer.
Les yeux d’Hurlevent se plissent dangereusement.
— Qu’est-ce que tu dis, Mineur.
— Que l’Atréyade est une chienne en chaleur.
— Sura ? Tu couches avec elle ?
— Si tu appelles ça comme ça, la réponse est « oui ».
Le visage de Kelvin est impénétrable. Quant au capitaine, ses poings se serrent de rage.
— Kelvin, prends deux hommes et conduis le mineur chez Yapee. Qu’il le surveille et le mette au boulot. Tu fermeras les appartements de cette traînée en code 3 et tu diras à Tem de ne pas te rejoindre pendant deux semaines. Ça sera ta punition. Je me chargerai personnellement de Sura ce soir. Maintenant, obéis et retrouve-moi sur la passerelle pour l’attaque.
Kelvin se raidit tandis que ses lèvres pincées blanchissent sous la punition.
— Bien, capitaine.
Il fait demi-tour d’un pas raide, faisant signe à Saxxon de le suivre. A peine sorti, il interpelle sur son bracelet de communication deux hommes pour escorter le mineur. Dans sa cabine, le capitaine bout de rage. Il lève les yeux au plafond.
— Tem, code 26-12, communication cryptée.
— Bien capitaine. C’est bon, je suis le seul à vous entendre.
— Mets Sura sur la liste et dédie-lui un drone de surveillance permanent. Je veux tout savoir de ses faits et gestes ainsi que ses moindres pensées. Tu pirateras son serveur et ses ordinateurs.
— Bien capitaine.
— De ton côté ?
— Deux communications inconnues encore reçues, je travaille sur le décryptage des données mais pour le moment je fais chou blanc. Je n’ai que des bribes sur les relevés que vous avez demandés, plusieurs membres pourraient convenir. Leurs comptabilités sont irrégulières. Sur Varga et Borge, je n’ai rien pu apprendre de plus. Il semblerait que ce soit par consentement mutuel depuis plusieurs mois. Leur relation est normale. Il semble que… qu’ils s’aiment.
Amaury sourit.
— Tu sembles étonné ? Varga est une femme comme les autres. Ce n’est pas parce que tu ne la trouves pas à ton goût, qu’elle ne l’est pas pour certains. Ah d’ailleurs, Kelvin est puni. Tu garderas tes distances avec lui pendant deux semaines.
— Deux semaines ! Mais vous savez que…
— Il surmontera cela. Je ne suis pas un monstre. Je sais parfaitement que c’est essentiel pour lui de t’avoir près de lui mais un peu de sueurs froides lui fera du bien.
— Bien, capitaine.
— Poursuis tes investigations, Tem.
— Oui capitaine. Capitaine, nous serons en position d’abordage dans trois minutes.
— J’arrive. Code 26-12 annulé. Reprise des communications normales. Cormoris, prépare les canons supérieurs. Varga, tu gères les Chags. Il me faut une dizaine d’hommes. Borge, abordage imminent, reste prêt pour les blessés.
Pendant qu’il donne ses ordres, Amaury laisse place à Hurlevent et le pirate traverse la coursive pour rejoindre la passerelle. À une vingtaine de mètres, le train des convoyeurs brille sous les rayons des Jumeaux. Les mercenaires de sécurité se regroupent alors que le Khamsin lève ses canons et que les soutes s’ouvrent sur les Chags.
— À l’abordage !
— Ordre du capitaine : à l’abordage !

mercredi 18 septembre 2013

Sables : Chapitre 06


À peine deux jours qu’Amaury a pris possession de la mine de Narval que déjà son envie de quitter la roche se fait sentir. Deux nuits qu’il tourne en rond dans sa cabine sur le Khamsin, patientant, sur le qui-vive, que les mineurs se révoltent. Pourtant rien. Attendent-ils qu’il relâche sa vigilance pour passer à l’action ? Sont-ils en train de fomenter un coup dans son dos ? Les pirates affectés à la surveillance des mineurs disent que tout est normal. Les hommes creusent, extrayant les minerais et les gemmes, mais rien. Même la cadence est satisfaisante ! Amaury se laisse tomber dans son fauteuil, épuisé nerveusement. Sa tête est rejetée en arrière alors qu’il se perd une fois de plus dans ses pensées, ne voyant pas vraiment les fresques abstraites peintes sur le plafond de sa cabine. Que dire du jeune mineur qui l’a défié ? Amaury est allé le voir plusieurs fois à l’infirmerie. Le médecin du vaisseau, Borge, dit que son état est satisfaisant. Pourtant il est toujours dans le coma. Le capitaine a eu le temps de l’observer, du moins physiquement. Son visage aux traits rudes aurait pu avoir une certaine beauté si les fines cicatrices qui le bardaient n’étaient pas là. Sa musculature est impressionnante, sortie du même moule que Moreau. En pensant à son second, mort bêtement, Hurlevent bout de rage. Pourquoi n’a-t-il pas achevé le mineur ? Il se rassure en se disant que c’est pour mieux lui faire payer cela. Mais son côté froid et pragmatique revient. Moreau mort, aucun n’est capable de devenir son second comme l’était l’ancien mineur. Il faudra donc former un nouveau sans les défauts du précédent. Oui, un second, un vrai. Un pilier sur lequel s’appuyer. Pour cela, Amaury devra être malin, savoir manœuvrer l’homme. Surtout que maintenant qu’il est établi à la mine, cela va devenir plus compliqué. En premier, effacer Narval de la carte des villes-bulles. La faire devenir une mine fantôme. Cela sera facile, vu l’accident qui a eu lieu juste avant son arrivée. Le convoi, parti trop tôt pour être pris, pourra diffuser la nouvelle. Ensuite continuer à approvisionner la cité, pour cela il devra établir un plan strict de razzia sur les convois et pourquoi pas sur les villes-bulles inférieures. Mais avant, son but est simple : Se venger de la Flibuste qui, non content de l’avoir laissé se débrouiller seul, s’est échappée avec la plus grosse partie des réserves de la cité. Au lieu d’avoir un bastion de premier ordre, Amaury avait entre ses mains une ville moribonde.
Kelvin se fait annoncer alors qu’Amaury retourne le problème de la mine, une fois de plus dans sa tête. Le capitaine se redresse sur son siège tandis que son second par intérim entre dans le bureau.
— Salut capitaine.
— Kelvin.
L’analyste tient une tablette dans la main. Il s’assoit en face du pirate en souriant.
— Les communications sont rétablies avec l’extérieur. La ville-bulle de Gavroche essaie de nous contacter depuis hier.
— Gavroche est une ville secondaire, c’est bien ça ?
— Si tu la compares à CityHall, elle est même tertiaire. Apparemment c’est le principal interlocuteur de Narval.
— Alors ne réponds pas, laisse-les appeler dans le vide. Quand ils enverront les secours nous agirons comme prévu.
— Ok.
— Des nouvelles d’Ali ?
Kelvin secoue la tête, faisant danser ses boucles blondes.
— Pas du tout. Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait tourné sa veste. D’un côté ça l’arrange bien que tu sois à un endroit bien précis. Il saura te trouver… ou te trahir.
Amaury balaie l’objection de l’analyste d’un geste de la main.
— Ça serait contre son intérêt.
— Sauf si son intérêt a changé. Ta tête est mise à prix plus que de raison. Avec le coup de la Flibuste, nous sommes en état de faiblesse, voire de siège.
Les yeux de Hurlevent se plissent dangereusement, sans pour autant effrayer son second qui sourit tranquillement en consultant ses données. Le capitaine se penche vers son bureau.
— Finis ta pensée Kelvin.
Les yeux azures de Kelvin se plongent dans ceux couleur olive de son supérieur.
— Nous avons assez de réserve de nourriture pour trois jours au plus. Si les mineurs manquent du minimum, nous courrons à notre perte. Ils sont assez dociles parce que tu leur as promis une vie descente. En parlant de ça, tu devrais les autoriser à inhumer leurs morts.
Amaury répond par un grognement avant d’enchainer.
— Niveau extraction ?
— Le planning est pour le moment respecté. Ils travaillent sur une strate de gemmes.
— Pas de pierres à carburant ?
— Pas encore. Yapee travaille sur une machine d’analyse. Il en a encore pour quelques jours. Cela sera une bonne avancée pour les mineurs car la leur est basique.
— Bien. Autre chose ?
Kelvin transfère d’un simple geste du doigt les données de sa tablette vers celle d’Amaury puis se lève.
— Pas pour le moment. Ah si, Sura commence à créer des problèmes.
Amaury soupire.
— Quoi encore ?
— Elle s’invite dans les lits des mineurs, malgré leur femme.
— Par les Jumeaux, elle n’arrête donc jamais ?
— Je crois qu’elle t’en veut encore de l’avoir chassée de ta couche.
— Pire qu’une maladie vénérienne !
— Au moins Moreau savait la gérer.
— Tu insinues que je n’y arrive pas, Kelvin ?
— Pas du tout, Amaury. Au fait, pour les inhumations ?
— C’est bon.
Sur un dernier sourire l’analyste quitte le bureau. Amaury se frotte le visage puis se pince le nez. Il souffle un bon coup, quittant d’un pas décidé sa cabine. Tant qu’il n’arrivera pas à prendre du recul par rapport aux problèmes, il n’en verra pas le bout. Il descend vers l’infirmerie qui se trouve au cœur du Khamsin. C’est l’une des parties les plus grandes et les plus claires du vaisseau. Les pas du capitaine résonnent sur les dalles. L’ensemble est blanc et vert. De chaque côté du mur une dizaine de lit s’alignent. Une pièce réservée aux interventions chirurgicales d’urgence ainsi qu’une autre pour les consultations privées complètent l’infirmerie. Le mur du fond, en plus d’être pourvu d’un immense placard où sont rangés les médicaments et les instruments, est complété par un bureau ovale ainsi qu’une console autonome de données. Un seul des lits est occupé. Saxxon repose, branché à une machine qui traite sans interruption les données vitales de l’homme. Le capitaine fronce les sourcils. Où est donc passé Borge ? Des sons étouffés lui parviennent de la salle de consultation restée entrouverte. Le capitaine s’avance en silence. En poussant la porte du bout des doigts, il voit le médecin en train de besogner une femme à quatre pattes devant lui. Amaury sourit, reconnaissant le pantalon d’uniforme de Varga. Au moins, il y en a une qui s’amuse ! Laissant à leurs ébats les deux amants, le capitaine s’approche du lit de Saxxon. Une fois à sa hauteur, il regarde d’un air concentré le jeune mineur. Amaury retient un mouvement de recul quand deux iris sombres se plantent dans les siens. Les deux hommes se fixent en silence. Saxxon est le premier à céder. Il papillonne des paupières et tourne la tête. Amaury sourit en s’asseyant sur le siège près du lit. Il croise ses longues jambes.
— Enfin réveillé ?
— Comme tu peux le voir.
La voix de Saxxon est rêche et cassée. Il s’humecte les lèvres, cherchant un peu de salive pour l’hydrater. Le pirate regarde l’homme tenter de bouger pour prendre le verre d’eau posé près de lui. Saxxon ressemble à un insecte coincé sur le dos. Le moindre mouvement le fait frémir de douleur. Amaury le laisse se démener une longue minute avant de lui tendre le verre. Après un coup d’œil méfiant, le mineur avale l’eau par petites gorgées. Amaury note mentalement la technique car c’est celle d’un survivant du désert. Boire l’eau goulûment d’un trait n’hydrate en rien les muqueuses, sans parler que l’abondance soudaine de liquide peut faire vomir celui qui en manque. Donc Le mineur a déjà connu la grande soif. Saxxon conserve le verre entre ses grandes mains, faisant d’une pierre deux coups : Gardant une arme à portée et ménageant ses forces au lieu de les dépenser dans des gestes inefficaces et fatigants. Amaury sourit devant cela. Ce garçon était plus qu’intéressant !
— Quel est ton nom ?
— Pourquoi je te le donnerais ?
— Je peux aisément le découvrir, tu sais. Mais je veux que tu me le dises de ton propre chef.
— Pourquoi ?
— J’ai envie de te connaître. Tu as tué mon second d’un seul lancé, ce qui n’est pas chose aisée. Tu es très fort.
— La flatterie ne marche pas sur moi.
— Je me doute. J’exprimais seulement les faits. De même que tu es téméraire de m’avoir défié seul.
— Je ne t’aurais pas laissé tuer un enfant.
— La sensiblerie n’est pas de mise dans le désert. La preuve, tu aurais pu rester caché et faire un travail de sape sans que je sache qui tu étais. C’est de la stupidité. Maintenant tes amis sont à ma merci… et toi aussi.
Les yeux de Saxxon se plissent sous le sourire du pirate.
— Pourquoi ne m’as-tu pas tué ?
— C’était pile ou face. Tu as survécu. Ta mort aurait été dommage mais je m’en serais rapidement remis. Les Jumeaux ont décidés que tu devais vivre, c’est qu’ils ont des projets pour toi, et moi aussi.
— Je ne crois pas aux Jumeaux.
Amaury éclate de rire.
— Moi non plus.
Puis le pirate redevient sérieux.
— Ton nom, mineur.
— Pourquoi te le dirais-je, pirate ?
Le capitaine hausse les épaules puis croise les bras.
— Pour plus de facilité dans la communication. Mais soit, je ferai sans.
A cet instant Borge sort de la salle de consultation, finissant de se rhabiller.
— Je savais bien que j’avais entendu des voix. Capitaine.
— Borge. Varga.
La pilote hoche la tête. Son visage ingrat est encore rougi de plaisir. Elle quitte l’infirmerie sans un regard. Borge se penche sur la machine.
— Il semblerait que tous les paramètres sont bons quoiqu’encore faibles. Vous êtes un phénomène peu courant, jeune homme, une vraie force de la nature. Rien que le traumatisme crânien aurait dû vous laisser sur le carreau. De la chute vous n’avez que deux côtes enfoncées et une foulure.
Le médecin se tourne vers le capitaine.
— Qu’en faisons-nous, capitaine ?
— Remets-le sur pied mais attache-le.
— Bien capitaine.
Amaury regarde une nouvelle fois le jeune mineur, détaillant l’homme sous les draps. Oui, c’est quelqu’un de très intéressant. D’un dernier hochement de tête, le capitaine quitte l’infirmerie.

Des bruits de martèlement résonnent contre les parois sombres de la grotte. Un rythme régulier qui semble durer une éternité, puis qui s’essouffle dans un léger cliquetis. Amaury descend le pont abaissé vers le sol. Tout est sombre autour de lui sauf un rai de lumière tombant directement sur la roche, décrivant un cercle de plusieurs mètres d’envergure. En son centre, un établi de fortune est installé. Des câbles sont reliés à divers générateurs et ordinateurs. Une profusion d’outils est étalée autour des machines. Assis à même le sol Yapee bricole une boîte noire aussi grande qu’un avant-bras. Amaury regarde le vieil homme un long moment. Pendant un instant, il a la sensation d’un dédoublement et à la place du mécanicien, il voit un jeune homme fringant. Le pirate cligne des yeux pour faire disparaître l’illusion puis s’approche de l’homme concentré sur son ouvrage. Dès que l’ombre d’Amaury grignote un peu de la lumière, Yapee sursaute, levant la tête et un tournevis sonique pointé vers l’intrus. Amaury lève les mains en signe de paix en souriant. L’ancien relâche son souffle, l’invitant à s’installer plus près de lui. Le vieux mécanicien sourit, commençant à parler au capitaine en une succession de mouvements fluides de ses mains.
Alors fils, tu t’ennuies ?
— C’est l’impression que je te donne ? De venir te voir quand je m’ennuie ?
Le mécanicien éclate de rire alors qu’aucun son ne quitte sa bouche édentée. Il secoue la tête.
Un peu, ma foi.
L’homme observe le pirate un moment de ses yeux pétillants de vie. Il reprend les mouvements de ses mains.
Quel est ton souci, capitaine ? Tu ne te plais pas ici. Tu es fait pour le désert, pas pour rester dans la roche.
— Ne crois-tu pas que je le sais.
Amaury soupire, gardant le silence. Le vieil homme attrape son tournevis pour bricoler le cœur de la machine. Un long moment le capitaine regarde son compagnon travailler. Il admire la dextérité de ses doigts qui s’agitent, créant quelque chose à partir de pratiquement rien. Le mécanicien repose ses outils, fixant le capitaine du Khamsin en soupirant. Ses doigts bougent rapidement.
Qu’est-ce qui te travaille, Amaury ? Tu es venu ici pour éclaircir tes idées. Elles bouillonnent tellement sous ta caboche qu’elles m’empêchent de travailler correctement. Je suis sourd, fils. Pas aveugle. Tu peux peut-être cacher ce que tu penses aux autres mais pas à ton Papé.
— Tu n’es pas mon Papé.
— Je suis ce qui se rapproche le plus d’un Papé pour toi.
Yapee lui tapote le genou en souriant.
— Dans tout ton entourage, je suis celui dont tu n’as rien à craindre. Ma vie est derrière moi que m’importe la richesse ou le pouvoir. Je suis heureux avec trois bouts de fer, un fils et un tournevis. Je ne te convoite pas, comme certains. Je ne te méprise pas comme d’autres. Je ne t’adule pas, comme les derniers. Je te vois tel que tu es. Tu le sais. Je sais qui est Amaury Hurlevent.
— Et je devrais te tuer pour ça, vieil homme.
L’ancien éclate d’un rire silencieux.
— Tu ne le feras pas, tu as besoin de moi pour ce que je représente et ce que je t’apporte. Parle donc, fils.
Amaury soupire de nouveau longuement avant de se lancer.
Je ne comprends pas les mineurs. Comment peut-on rester enfermés sous terre à creuser la roche sans voir les Jumeaux, sans jamais chercher plus loin. C’est une vie de misère ! Ils sont à la merci des Villes-bulles. Si elles décident de les oublier, ils meurent en silence. Ils sont à la merci des pirates. On vient, on pille, on tue et on repart et eux restent là… immobiles. Aucun avenir. Rien… et personne ne bouge. Pourquoi ? On est là depuis plusieurs jours et rien. Je ne comprends pas.
Yapee sourit doucement à Amaury, l’incitant à continuer.
— Si ça avait été ma mine, je me serais battu comme un fou pour en reprendre le contrôle. J’aurais forcé les barrages, j’aurais incité mon peuple à se battre !
Le vieil homme secoue la tête.
— Tu es comme le sable du désert, fils. Tu cours, tu glisses, tu chauffes, toujours en mouvement, jamais immobile très longtemps. Eux ce sont des rocs. Ils survivent à leur façon. Elle te parait peut-être lâche, mais réfléchis : leur cité est un bastion à elle-seule. Sans eux et les pierres à carburant, les villes-bulles s’écrouleraient les unes après les autres. Sans la nourriture des villes-bulles les cités périraient lentement. Chacun tient l’autre par les couilles. S’ils ne se révoltent pas c’est qu’ils ont échangé un maître contre un autre mais le travail qu’ils font reste le même.
— Mais être libre…
— N’est pas dans l’esprit de tout le monde. Les villes-bulles ne sont pas « la vie meilleure » de ces gens. La liberté pour quoi ? A quoi leur serviraient les gemmes et les pierres à carburant ? Ils n’en n’ont pas besoin s’ils étaient libres. Prends un bébé sirène, enferme-le, nourris-le, fais-lui faire une activité pendant plusieurs années puis relâche-le… il crève.
— Ce ne sont pas de stupides animaux ! Ils sont humains, comme moi. Pourquoi se contenter d’une miette quand on peut avoir le monde ?
— La sécurité, la zone de confort. Si certains veulent partir ils sont retenus par les murs qu’ils ont créé eux-mêmes : un travail à finir, une femme, un enfant, un objectif… puis un autre. Au final à quoi bon ?
Yapee tapote une nouvelle fois le genou du pirate.
— Ainsi va la vie, ici.
— C’est stupide !
— C’est leur vie. Différente de la tienne en tout point.
Amaury se lève, époussette sa combinaison avant d’hocher la tête en direction du vieil homme. Il quitte les lieux aussi silencieusement qu’il était venu.
De retour sur le Khamsin le capitaine remonte vers sa cabine. Devant elle, il trouve Betlemhem qui sautille, se tire les cheveux, se pince le nez, se frotte le coude, nerveux comme un chat avant un orage.
— Tem !
Le jeune homme sursaute en se tournant vers Hurlevent.
— Ah capitaine ! Vous êtes là. Il faut que je vous parle, c’est urgent.
Amaury fronce les sourcils.
— Tu aurais pu me contacter par le modulateur.
L’autre secoue la tête les lèvres pincées. Le chef des pirates entre dans sa cabine, suivi par la vigie. Il s’installe derrière son bureau, invitant le jeune homme nerveux à prendre place en face de lui. Ce dernier s’assoit, mais ne peut s’empêcher de gigoter. Les sourcils toujours froncés, Amaury croise les doigts sous son menton.
— Qu’est-ce qui est si urgent et secret pour que tu veuilles me voir face à face, Tem ?
La vigie croise, puis décroise les jambes avant de se frotter les mains et de finir par tordre ses doigts.
— On a un gros problème, Capitaine.
Tem se tire l’oreille droite avec la main gauche.
— Je crois qu’on a un traître dans l’équipage. Ça ne va pas vous plaire.
Les yeux olive du capitaine se plissent de colère.
— Je t’écoute.
Bethléhem se raidit sous le regard glacial de son supérieur. Une… deux… trois secondes avant qu’il recommence à bouger, puis à parler.
— Je n’ai pas encore trouvé de qui il s’agit mais je peux vous dire que plusieurs communications ont été passées en dehors des fréquences communes. Les traces ont été effacées mais pas assez profondément pour que je passe à côté. J’ai corrigé une faille de sécurité dans la gestion du moteur du Khamsin. Je vous conseille de demander à Yapee de contrôler mécaniquement plus souvent les installations.
— Tu es sûr de ce que tu avances, Tem ? Ce sont des accusations graves.
Le jeune homme hoche la tête avant de se frotter le coude, puis le genou.
— Mon travail est fait sérieusement, capitaine.
— Ce n’est pas toi que j’accuse.
Bethléhem grimace.
— Je sais que vous pensez que je suis trop jeune, capitaine et que vous avez une confiance aveugle en votre équipage.
— Tu es jeune, Tem. J’ai autant confiance en toi que dans les autres. Ce que tu me dis est… déstabilisant si cela s’avère exact.
Encore une grimace de la vigie avant qu’il ne regarde brièvement ses mains, puis Hurlevent.
— Je suis sûr et certain qu’il y a quelque chose de pourri, Capitaine. Ce n’est pas la première fois mais là… ça devient sérieux.
— Comment ça, « pas la première fois » ?
Le jeune homme se redresse en avalant bruyamment sa salive.
— Je… je veux dire qu’avant j’avais noté des décalages dans les stocks et parfois dans les mesures de carburant mais cela pouvait sembler normal par l’usure du matériel ou quelques erreurs humaines, vraiment rien de grave. Les explications étaient tout à fait plausibles… mais là… Je veux dire… c’est trop gros pour que cela passe inaperçu.
Amaury agite la main, le visage figé dans la réflexion, faisant taire la vigie. Le silence s’installe, juste troublé par les mouvements irrépressibles de Bethléhem. Hurlevent le fixe.
— STOP ! Arrête de bouger !
Tem se fige, raide comme la justice, les poings et les jambes serrés, respiration coupée. Amaury ferme les yeux, tentant de se calmer. Il lâche son souffle lentement avant de secouer la tête.
— C’est bon, c’est bon…
— Pardon capitaine.
— C’est bon, je te dis ! Bon. Tu vas me tenir au courant discrètement. Avec la traîtrise de la Flibuste, je veux être prévenu au moindre écart. Je te fais confiance. Tu viens me voir à n’importe quelle heure, dès que tu notes une anomalie.
— Bien capitaine. Vous pouvez me faire confiance !
La vigie quitte le bureau en souriant. Amaury se laisse aller sur son fauteuil, fermant les yeux. Il tapote quelques touches sur l’accoudoir faisant jaillir une musique nostalgique du plafond. Il lâche un soupire. Les soucis s’accumulent. Il sent leur poids sur ses épaules.