lundi 9 décembre 2013

Sables : chapitre 12



Bonjour tous !
J'espère que vous allez bien. je suis heureuse de vous retrouver pour le chapitre 12. J'espère que vous l'apprécierez ! Je ne suis pas sur d'être capable de sortir le chapitre 13 pour la fin de l'année (la faute aux fêtes et à quelques soucis de santé). Je ferai mon maximum mais pardonnez-moi d'avance si ce n'est pas le cas. 
Comme d'habitude, vous trouverez les chapitres version e-pub dans le petit encart. 
Merci à Laure pour ses corrections et suggestions.
A bientôt !!

Ils étaient partis la veille. Jusqu’à maintenant, le chemin avait été plutôt aisé. Ils l’avaient balisé avec des marques faites à l’arme sonique. Après être descendu dans la mine par le monte-charge et avoir pris les wagonnets, ils étaient arrivés à la fin des mines exploitables.  Il avait fallu à Saxxon quelques temps pour trouver le passage suivant : un boyau étroit qui descendait en pente douce vers les mines plus anciennes. Saxxon avait suivi la ligne des strates pour arriver au lieu du premier accident minier. La paroi s’était effondrée sur elle-même, ensevelissant hommes et matériel. Il leur avait fallu encore quelques temps de recherche pour trouver le chemin suivant. Ce dernier descendait en à-pic sur une crevasse vraisemblablement profonde. Une ébauche d’échelle avait été creusée à même la roche. La descente avait été laborieuse pour Saxxon dont les mains bandées avaient été soumises à rudes épreuves. Anir les avait nettoyées et bandées entièrement avec douceur, le tout silencieusement. C’était à peine si le jeune sang-mêlé avait ouvert la bouche depuis leur départ, contrairement à Cormoris et au capitaine qui avaient tempêté avec humour contre la vétusté des lieux. Ils avaient monté leur premier camp de base en bas de la crevasse. L’espace avait été à peine assez grand pour leur permettre de s’allonger en large mais elle s’était étendue loin dans l’ombre. Malgré le poêle à pierres à carburant, le froid avait été pénétrant, faisant naître des petits nuages de vapeur autour de leur visage à chaque parole. Une fois que le capitaine eut fini de remplir le journal de bord, ils s’étaient endormis les uns contre les autres, oubliant toute idée de pudeur ou de virilité.

Quand Saxxon ouvre les yeux, il ne voit que l’obscurité. Puis lentement, ses yeux distinguent les formes de ses voisins et du poêle qui chauffe encore. Celui-ci éclaire à peine les corps alignés. Le léger ronflement de Cormoris monte un moment dans les graves avant de s’apaiser. Il entend Amaury grincer des dents, ce qui l’avait surpris lorsque le pirate dormait dans sa couche. Le mineur se redresse lentement en s’appuyant avec précaution sur ses mains bandées. Il sent plus qu’il ne voit ou entend le jeune Anir se raidir. Saxxon fronce les sourcils, prêtant plus d’attention au jeune homme. La respiration du sang-mêlé est rapide et superficielle. Le mineur bouge, le souffle se coupe avant de reprendre. Le mineur soupire, parlant tout bas.
— Anir, tu es réveillé, n’est-ce pas ?
Anir s’assoit dans le noir.
— Oui.
— Tu n’as pas dormi de la nuit ?
— Comment le sais-tu ?
— Ton souffle me l’a dit. Viens, allons marcher un peu pour ne pas réveiller les autres. Il est encore tôt.
— Comment tu peux le savoir ?
Les deux hommes s’éloignent du camp, avançant dans l’ombre le long de la crevasse, ayant pour seul point de repère, la luminosité du poêle. Anir caresse la roche alors qu’il chemine avec le mineur. Le silence semble résonner autour d’eux. Bientôt la crevasse fait un léger coude, occultant la seule lueur au fond du gouffre. La respiration d’Anir s’accélère tandis que sa voix tremble.
— Faisons demi-tour. Demi-tour, s’il te plait.
Dans l’obscurité, Saxxon s’autorise un sourire. Il s’approche du jeune mécano, lui frôlant le bras. Il sent Anir sursauter.
— Tu as le mal des mines.
— Qu’est-ce que c’est, c’est quoi ?
— Tu as vécu toute ta vie à l’extérieur et te sentir enfermer te fait peur.
Anir commence à chercher son souffle, tremblant nerveusement.
— Je… J’ai l’impression que je vais me faire écraser, que je manque d’air, que je…
— Calme-toi, Anir. Prends une grande inspiration. Voilà c’est ça. Maintenant ferme les yeux. C’est fait ?
— Oui.
— Respire lentement… Doucement Anir.
Les tremblements du jeune homme se calment petit à petit. Saxxon est assez proche de lui pour qu’il ressente sa chaleur corporelle malgré la fraîcheur des lieux. Perdu dans ses sensations, Anir sursaute lorsque la voix de Saxxon murmure à ses oreilles.
— Ouvre lentement les yeux, Anir.
Le sang-mêlé obéit. Tout d’abord, l’obscurité lui fait perdre le souffle par son intensité, puis peu à peu, il commence à deviner des formes. En premier lieu, Saxxon lui apparaît comme une masse trop large devant ses yeux. Il finit par entr’apercevoir les traits de son visage. Le sourire fugace du mineur le surprend. Sa vision s’élargit, il distingue à présent les deux parois qui semblent s’enfoncer toujours plus loin dans la noirceur des sous-sols.
— Maintenant, regarde vers le haut.
Anir obéit. Il se rend compte que le plafond culmine très haut. Si haut qu’il se demande comment il arrive à le voir. Puis, toujours en écoutant la voix douce de Saxxon, il comprend que là-haut, les stalactites émettent leur propre luminosité.
— C’est… magique.
Le rire du mineur lui répond.
— Non, les roches ne sont pas magiques mais elles sont loin d’être stériles. Elles sont belles.
Anir se perd dans le nuancier du plafond : rouge sombre, gris, bleu. Sa claustrophobie est presqu’oubliée. Les voix de Cormoris et Hurlevent retentissent bientôt, incitant les deux hommes à revenir au camp de base. Après un petit-déjeuner frugal, ils lèvent le camp, laissant bien en évidence près d’une marque, la petite sphère message pour leurs suiveurs.
Il leur faut cinq temps pour quitter la crevasse. Les conversations s’éteignent d’elles-mêmes. Soudain, Saxxon s’immobilise. La crevasse se termine sur un à-pic. Hurlevent a juste le temps de tirer sur la corde pour éviter que le mineur ne tombe vers l’abîme.
— Et maintenant ?
L’artilleur fronce les sourcils.
— Pas d’échelle, pas de corde, pas de chemin ? On fait demi-tour pour trouver un chemin plus sûr ?
La luminosité étant plus grande due à la présence de pierres-lumières sur la haute voûte et le pourtour, Saxxon prend le temps d’examiner le terrain. Au-dessous de lui, à plusieurs mètres, s’étend un lac sombre. La rive opposée laisse entrevoir une plage de sable fin. Près de lui se démarque un anneau rouillé mais d’apparence solide.
— Il n’y a pas d’autre chemin. Nous avons des cordes. Descendons.
— Descendre ?
Le capitaine se penche prudemment dans le vide.
— Il y a un dénivelé d’une dizaine de mètres ! Les cordes ne suffiront pas. Sans parler qu’il n’y a que de l’eau.
Le sourire de Saxxon s’étire dans la lumière chiche du lieu.
— Tu ne sais pas nager, Pirate ?
Le capitaine lève le menton.
— Ne me provoque pas, Mineur.
Anir s’approche de Saxxon, cherchant inconsciemment sa chaleur. Le mineur le rassure d’un regard avant de revenir à Hurlevent.
— L’eau n’est pas profonde si on longe la paroi.
Cormoris le regarde suspicieusement.
— Comment le sais-tu ?
— Regarde attentivement. L’eau est beaucoup plus claire sur le pourtour.
— Pour toi, cela signifie qu’elle est peu profonde ?
— Si tu ne me crois pas, fais-moi descendre, je te le prouverais.
Cormoris et Hurlevent se concertent d’un regard avant que le capitaine des pirates ne hoche la tête pour donner son accord. Les quatre hommes se débarrassent de leurs cordages ainsi que de leur chargement. Après quelques manipulations, la corde finit enroulée autour de l’anneau rouillé d’un côté, et autour de la taille du mineur de l’autre. Anir fixe les mains du mineur.
— Mais tes mains ? Comment vas-tu faire ?
Saxxon sourit de l’inquiétude du mécano.
— Je compte sur toi pour me refaire les bandages une fois au sec de l’autre côté.
C’est sur le regard troublé du sang-mêlé que Saxxon passe par-dessus le terre-plein. Douloureusement, en s’aidant du moins possible de ses mains, il glisse le long de la roche, parfois aiguisée. À l’autre bout, Cormoris et Hurlevent font contrepoids pour soulager le mineur en l’aidant dans sa descente pendant qu’Anir marque le mur d’une marque de laser sonique pour prévenir l’équipe qui les suivra. Lorsque Saxxon touche l’eau, il y sombre lentement. Il lâche un sifflement sous sa froideur. Celle-ci s’infiltre patiemment à travers ses chaussures et ses vêtements. Il finit par toucher le fond. Celui-ci semble meuble mais stable. L’eau lui arrive plus haut que la taille. Le mineur fait un geste à ses compagnons qui empaquètent hermétiquement leurs affaires dans de grands sacs étanches. Puis, un à un, les sacs sont descendus le long de la paroi, réceptionnés par Saxxon. Les trois hommes le rejoignent. Étant le plus petit, Anir se retrouve avec de l’eau jusqu’au niveau des aisselles tandis que Cormoris et Hurlevent rivalisent avec de l’eau à mi-poitrine. Cormoris récupère la corde pour se sangler ainsi que ses compagnons. Anir et Hurlevent vérifient le matériel alors que Saxxon examine le grand lac. Le jeune sang-mêlé commence à claquer des dents. Saxxon fait signe à l’équipe d’avancer.
— Nous nous réchaufferons en bougeant. Restez bien dans les zones claires.
Le mineur en tête, ils avancent lentement, contraints à des mouvements amples et lents par la résistance de l’eau. Anir murmure.
— Je… je n’ai jamais vu autant d’eau de ma vie. C’est magnifique !
Sans se retourner, Saxxon sourit. Oui, les mines sont belles et si riches qu’il se demande ce que les gens peuvent trouver à la vie extérieure.
— Elle est vraiment froide ! Et il y a du courant ?
Saxxon se retourne vers Hurlevent en hochant la tête.
— Un lac en siphon. C’est pour cela qu’il faut rester près du bord. Le fond tombe rapidement à-pic.
Anir fronce les sourcils.
— Cela veut dire qu’au centre se trouve un trou ? Pour aller où ?
— Dans un autre lac, peut-être totalement fermé dans la roche, ou plus probablement une rivière souterraine.
Soudain, l’eau s’agite au centre du lac. Des remous envahissent la surface alors que de grosses bulles d’air explosent. Hurlevent sursaute.
— De l’eau chaude ?
En effet, des volutes tièdes s’enroulent autour de leurs corps, soulageant un instant les hommes de la température glaciale de l’eau. Les vagues provoquées par le rot du siphon s’écrasent sur la roche, passant par-dessus les têtes des voyageurs. Les quatre hommes sont submergés et plaqués contre la roche du pourtour, le temps que les remous se calment. Crachant et toussant, ils progressent malgré tout. L’onde se lisse, le sable retombe sur leur pied. Subitement, Cormoris se raidit en lâchant un cri.
— Il y a quelque chose !
L’artilleur du Khamsin regarde nerveusement autour de lui dans l’eau.
— Là ! Qu’est-ce que c’est ? Ah !
Hurlevent fait un bon en avant.
— Je suis attaqué aussi ! Par les Jumeaux, mais… !
Aussi rapide qu’un lézard, Anir plonge sa main dans l’eau, attrapant l’un des attaquants. Il ouvre lentement le poing, découvrant un petit poisson de quelques centimètres qui se tortillent.
— Qu’est-ce que c’est ?
Saxxon prend le poignet du jeune homme pour le remettre dans l’eau.
— Un poisson.
Anir articule en silence le mot, comme s’il n’y croyait pas. Cormoris et Hurlevent se tortillent, tentant d’éviter les poissons qui pullulent maintenant autour d’eux. Saxxon sourit alors qu’il déroule ses bandages. La peau de ses mains est d’un rouge maladif et un mélange de sang et de sébum se dilue dans l’eau du lac attirant les poissons par centaines. Les petits invertébrés semblent s’attaquer aux bras du mineur. Il soupire doucement.
— Les Garra Rufa sont des poissons nettoyeurs. Ils filtrent l’eau en mangeant les algues parasites ou les animaux morts. Ils ne sont pas dangereux pour nous. Au contraire, laissez-les faire.
— C’est… dégueulasse…
— Cormoris !
— Mais quoi, Capitaine ! Ces… ces bestioles se glissent partout, j’en ai même dans mon slip ! Et la sensation est…
Saxxon reprend sa progression le long du lac.
— Ils partiront bientôt. Ils vivent dans de l’eau chaude.
Tirés par la corde, les trois autres lui emboîtent le pas. Les poissons les suivent sous les grognements de Cormoris et le léger rire d’Anir, fasciné par les petits alevins qui gravitent autour d’eux. Puis, l’eau se refroidit, entraînant les frissons du jeune sang-mêlé qui commence à claquer des dents. Les poissons disparaissent. Le temps s’allonge et les conversations s’éteignent. Le mur d’eau ralentit leurs mouvements, les fatiguant à outrance.
Ce n’est que plusieurs temps plus tard que Saxxon pose enfin le pied sur la plage de sable blanc, puis Cormoris, Hurlevent et Anir. Les paquetages sont tirés sur le sable alors que les hommes tremblent de froid. Nerveusement, avec des gestes saccadés, ils se délestent de leurs habits trempés, les éparpillant en tas sur la petite plage sans une once de pudeur. Tandis que Cormoris ouvre maladroitement les paquetages de ses doigts gourds, Saxxon sonde la paroi à quelques dizaines de mètres d’eux. Il s’approche, passant sa main vierge de bandage sur la roche lentement. Ses doigts sont rouges et encore gonflés mais les poissons l’ayant débarrassé des peaux mortes et corrompues, la main est saine quoique sensible.
— Qu’est-ce que tu cherches, Mineur ! Il nous faut nous réchauffer avant de continuer sinon nous allons tous mourir ici !
— Justement Hurlevent, je cherche notre salut !
Saxxon retombe dans le silence avant de lâcher un « Ha ! » ravi.
— Il y a assez d’espace dans cette crevasse pour faire brûler de la pierre à carburant et sécher nos affaires. L’ardoise est conductrice de chaleur. En étendant nos affaires contre elle, elles sécheront rapidement.
— Et nous, on reste à poil ? Il fait froid comme dans le cul d’une morte !
Le rire du capitaine des pirates résonne sous la voûte, se répercutant contre l’onde sereine.
— Tu parles d’expérience, Cormoris ?
— Ne vous foutez pas de ma gueule, Capitaine ! Vous n’êtes pas en reste non plus. Je n’ai pas l’intention de claquer des dents ici !
Anir, quant à lui, est recroquevillé, à genoux sur le sable, les bras entourant ses jambes. Ses dents claquent, ses lèvres sont bleues de froid et la chair de poule recouvre sa peau d’ébène. Hurlevent s’accroupit à côté de lui, son pagne humide, cachant son sexe, colle à sa peau. Il est le seul à avoir gardé un vêtement. Il pose sa main sur l’épaule du jeune homme.
— Anir, ne reste pas comme ça. Lève-toi et bouge.
— J… J’ai tr…trop froid p-pour bouger, Cap-pitaine.
Hurlevent le tire par les aisselles.
— Lève-toi donc ! Bouge ! Cormoris !
L’artilleur s’avance vers les deux hommes mais Saxxon le devance.
— Va plutôt allumer le poêle dans la cavité, je vais aider le capitaine.
Cormoris toise le mineur de toute sa taille.
— Ne me donne pas d’ordre !
La voix du chef des pirates claque.
— Ne commence pas, Cormoris. Fais ce qu’il te dit !
Les deux hommes s’affrontent un instant du regard avant que Cormoris abdique de mauvaise grâce. Saxxon rejoint Anir qui se lève difficilement, passant un bras autour des hanches du métis. De part et d’autre du jeune homme, Hurlevent et Saxxon l’aident à se déplacer. Le jeune homme gémit à chaque pas à cause de la raideur de ses muscles. Ses dents claquent sans interruption.
— Il faut qu’il se réchauffe, il ne tiendra pas longtemps. Bouge Anir ! Cormoris ce poêle ?
— Je fais ce que je peux, Capitaine !
— Fais-le plus vite !
— C’est bon Capitaine !
Les deux hommes dirigent Anir vers le chauffage qui ronfle déjà. Le jeune métis papillonne des yeux, prêt à tomber dans les pommes sous la tétanisation de ses muscles.
— Ce n’est pas le moment !
Hurlevent lui claque le visage, faisant gémir le garçon qui, déséquilibré, s’écroule contre le mineur. Amaury montre Anir du doigt.
— Réchauffe-le le temps qu’on attache les couvertures. Débrouille-toi comme tu veux, Brûlepierre, mais réchauffe-le.
Le capitaine et Cormoris sortent les couvertures des paquetages ainsi que de la ficelle. Ils nouent les coins des couvertures pour en faire une plus grande, puis chaque coin est lié à une aspérité de la roche, créant ainsi une tente, maintenue au sol par des cailloux. Une fois leur montage réalisé, les quatre hommes se retrouvent avec un abri assez large pour qu’ils y tiennent tous assis. Après quelques aménagements, la tente reçoit le jeune Atréyades grelottant. Ce dernier soupire d’aise une fois que la chaleur l’enveloppe. Laissant Anir se réchauffer, les trois autres prennent enfin le temps de souffler, l’urgence du moment étant passée. Cormoris est nu, comme Saxxon. Seul le capitaine porte encore un sous-vêtement mouillé, bleuissant ses lèvres et laissant sa peau couverte de chair de poule. Le regard du mineur s’arrête sur l’habit. Il pince les lèvres devinant la naissance de quelques cicatrices aussi rouges que celles de ses mains. D’ailleurs ces dernières, maintenant débarrassées des peaux mortes et nettoyées par les poissons, lui semblent plus saines. Bien sûr, la peau est crevassée par l’eau et la reconstruction mais il se rend compte qu’en pliant les doigts délicatement, il peut les bouger. Saxxon presse son pouce contre ses doigts, ressentant à la fois de façon ténue et de façon prononcée son propre contact. Sa nouvelle peau est sensible et frémit au moindre contact mais celle du dessous semble amortir les sensations. Le mineur fronce les sourcils. Ses yeux font encore le voyage vers les hanches cachées du pirate. Amaury capte son regard, fronçant les sourcils sur la défensive, défiant Saxxon d’oser parler de ce qu’il a vu quand ils se sont affrontés dans la cabine. Saxxon sursaute mais finit par détourner le regard, revenant sur ses mains. Cormoris, trop occupé à fouiller les paquetages, n’a pas prêté attention à cet échange muet. L’artilleur finit par sortir les combinaisons noires servant à affronter le désert.
— Si ça nous protège des Jumeaux et de leur chaleur, ça fera de même pour le froid.
Chacun enfile son habit noir puis les affaires mouillées sont mises à sécher contre l’ardoise qui est maintenant d’une chaleur réconfortante. Anir sort également de la tente, habillé et réchauffé.
— Merci Capitaine pour…
Hurlevent, fait un simple mouvement de tête pour couper court aux remerciements du mécanicien.
— Garde-toi au chaud et en bonne santé.
Cormoris s’est approché de Saxxon, montrant le lac d’un signe du menton.
— Une chose est sure, nous avons suffisamment d’eau.
— Oui, elle a été filtrée par plusieurs strates. Elle est buvable.
— Hé Mineur, toi qui sais tout. À part les poissons bouffeurs de peau, il y en a d’autres ? Ça ferait de la nourriture fraîche.
L’eau du lac souterrain est calme, allant du bleu clair sur les bordures à noir d’encre. Aucun frémissement ne trouble sa surface. Brusquement, elle s’agite et de grosses bulles éclatent en son centre, créant une mini tempête qui se calme presque aussitôt, ne laissant sur l’onde que quelques ondulations ainsi qu’un peu de vapeur très vite dissipée.
— Si tu veux attraper du poisson, c’est maintenant.
— Je ne vais pas tirer dans l’eau sans voir ce que je touche ! L’éruption a l’air récurrente alors j’attendrai la prochaine. En attendant, je vais m’assurer que tout le matos électronique fonctionne.
Laissant Saxxon sur les bords du lac, Cormoris retourne vers le fond de leur plage. Amaury est assis sur un rocher, en train de faire le journal de bord. Un dernier regard vers ses mains et le mineur s’en retourne à son tour.
Anir s’approche de Saxxon, tenant la petite boîte de secours. Il lui sourit nerveusement répondant au hochement de tête du mineur. Sa voix est emplie de timidité.
— Je dois examiner tes mains, maintenant.
Saxxon qui était assis contre le mur tiède, à quelques mètres de la tente de fortune, les lui tend. Anir s’agenouille pour les lui prendre. Le métis évite à tout prix de croiser le regard de Saxxon.  Se concentrant sur sa tâche, c’est pourtant d’une main tremblante qu’il lui attrape la main droite pour l’examiner à l’aide d’un rayon lumineux. Le mineur reste silencieux. Les doigts encore frais du jeune homme sont mobiles, comme si garder le contact au même endroit un moment, le dérangeait. Saxxon, amusé, prend un instant pour détailler son soigneur. Anir doit avoir, comme lui, une vingtaine d’années, peut-être un peu plus mais son visage aux traits discrets n’aide pas. Comme Sura, il a le physique caractéristique des Atréyades : pommettes hautes, lèvres sensuelles, yeux en amandes, nez retroussé. Sa peau est pourtant moins sombre que celle de Sura. Là où celle de la femme est aussi foncée que l’ébène, celle d’Anir est plus nuancée. Ses yeux ne sont pas noirs mais marron et ses cheveux, loin d’être blancs, ressemblent à la couleur du sable sous les Jumeaux au zénith. Son corps, loin d’être maigre ou chétif est plutôt délié. C’est son regard doux et ses gestes timides qui font qu’on pourrait le prendre pour fragile ou androgyne. Mais c’est un homme et non un enfant que Saxxon a près de lui. Il respire lentement l’odeur d’Anir. Contrairement à Amaury dont l’odeur est sauvage, celle d’Anir est discrète. Pourtant, il y découvre l’odeur métallique de l’eau et du vaisseau ainsi que celle, délicate des pierres chauffées par les Jumeaux. S’ajoute à cela une pointe d’amertume correspondant à sa peur des autres. Le mineur sourit tandis qu’il lui soulève délicatement le menton de sa main libre pour voir ses yeux. Dès que l’homme le touche, Anir émet un petit cri tout en lâchant sa lampe sous la surprise. Elle tombe, puis roule sur quelques centimètres. Anir est comme tétanisé. Saxxon entrevoit dans les yeux de son vis-à-vis un mélange d’angoisse et d’impatience. Son pouce glisse sur la joue du jeune homme, créant un frisson chez ce dernier. Le mineur finit par hocher la tête, comme si tout était dit. Il le relâche. Anir avale sa salive avant de chercher fébrilement sa petite lampe.
— Tes mains vont beaucoup mieux.
— Oui. Le traitement de Borges a été très efficace. Elles sont encore un peu gonflées mais je n’ai plus mal et surtout je peux bouger les doigts.
Anir caresse la peau de la paume avec douceur, stoppant d’un coup quand il s’aperçoit de son geste. Un coup d’œil rapide au mineur le rassure. Celui-ci semble accepter.
— Il ne faut surtout pas forcer. Quelques exercices d’assouplissement et des massages à l’huile de sirène. Et surtout, maintenant que la peau est en grande partie régénérée, protège-les le temps qu’elle s’épaississe.
— Tu aurais dû faire soigneur au lieu de travailler au moteur.
Anir secoue la tête.
— Je préfère le contact des machines. Au moins je sais qu’elles ne mentent pas. Quand elles sont en panne, il suffit de quelques tours de vis pour les réparer.
Le sang-mêlé sourit à la main de Saxxon qu’il finit d’examiner.
— C’est tout pour le moment. Elles vont bien mieux que Borges ne le croyait. Il disait vrai quand il disait que tu étais une force de la nature.
Le mineur hausse distraitement les épaules : il avait toujours été robuste. Alors qu’Anir s’éloigne, Saxxon rejoint Cormoris et Hurlevent vers le bord du lac. L’artilleur explique à son capitaine le plan qu’il a monté pour attraper du poisson. Plan qui marche pratiquement à la perfection lors de l’éruption suivante.

lundi 25 novembre 2013

Sables : Chapitre 11

Avec un jour de retard, voici le chapitre 11 de Sables. Le lien e-pub est disponible également. J'ai refait le fichier e-pub correctement, j'espère qu'il n'y aura plus de soucis. Merci à vous tous pour votre soutient ! Une petite surprise pour vous est en préparation. Restez branché !!



Chapitre 11

Après leur courte nuit et un frugal premier repas, Amaury et Saxxon se rendent dans le boyau principal de la mine. L’hôpital de fortune de Borges n’est plus qu’un souvenir d’odeur et de tas de déchets recyclables ainsi que quelques traces de sang imprégnées sur la roche. Saxxon regarde avec attention autour de lui. La lumière est chiche et incertaine. Il n’y a personne en vue. Amaury suit le cheminement de la pensée du mineur, répondant à la question muette.
— Nous avons investi les loges. Nous y avons retrouvé presque tous les biens des anciens habitants : vêtements, couvertures, vaisselles…
— Quand nous quittons la mine pour ne plus y revenir, nous ne nous chargeons pas. Les Longrand ont rejoint la mine la plus proche par les souterrains.
Notant l’air perplexe du pirate, Saxxon s’autorise un sourire supérieur.
— Penses-tu que nous sommes totalement isolés les uns des autres ? La grande majorité des mines communiquent d’une façon ou d’une autre par les souterrains.
— Alors vous auriez pu vous échapper à Narval ?
Saxxon tique.
— Narval est l’une des mines les plus éloignées. Le chemin pour atteindre Solace est de plusieurs cycles et les grottes peu sures. C’est faisable, mais extrêmement dangereux.
Le mineur se dirige vers le fond de la large pièce, le capitaine sur ses talons. Ils arrivent devant une mécanique antique pleine de rouille. Amaury croise les bras, indiquant la machine du menton.
— Même Yapee s’y est cassé le peu de dents qu’il lui reste. Il dit que rien ne correspond à ce qu’il devrait.
Saxxon inspecte le mur, découvrant une série de symboles qu’il examine. Hurlevent le regarde faire.
— Le langage des mineurs. Moreau aurait pu nous aider si tu ne l’avais pas tué.
— De quelle mine venait-il ?
— Je ne lui ai jamais demandé. Un pirate n’a plus de nom et de passé. Il a quitté son ancienne vie.
Saxxon rit en sourdine.
— Tu t’appelles bien Hurlevent.
— J’aurais pu m’appeler Dzhari ou Badisad. Ce nom représente ce que je suis.
— Ce que tu voudrais être.
Amaury claque sa langue de désapprobation.
— Tu es assez remis pour me provoquer alors tu dois l’être aussi pour rallumer ce bazar.
Saxxon hoche la tête.
— Appelle ton ami le vieil homme. Il comprendra ce que je lui dirais.
— Il a une jambe cassée et est sourd. Ce que tu diras, je le comprendrais. Je ne suis pas stupide.
— Tu n’es pas mécanicien non plus.
Le capitaine a un mouvement d’humeur.
— Tu discuteras tout ce que je dirais, ma parole ?
— Tu n’as pas l’habitude qu’on te dise non, Pirate.
Hurlevent claque sa langue dans un bruit désapprobateur.
— Tu gagnes encore, Brûlepierre, je vais te chercher un mécano. J’espère pour toi que cela en vaut le coup !
Le capitaine abandonne le mineur devant la console obsolète. Saxxon examine l’engin. Il aurait eu ses mains, il ferait les manipulations adéquates… Ses mains. Un coup d’œil vers les bandages souillés le fait frissonner. La dose de poussière d’ange calme la douleur mais il sent que cet état n’est que factice. La peau repousse déjà, déclenchant des démangeaisons intempestives. Borges lui avait dit que la peau de ses mains serait à jamais cicatricielle. Le mineur hausse mentalement les épaules. Tant qu’il peut s’en resservir, cela ne le dérange pas plus que cela. Revenant au présent, il inspecte le tableau de contrôle une autre fois, repérant les différentes commandes. Celui de Narval est à peu près similaire puis les inscriptions l’aideront. Le capitaine revient accompagné d’un tout jeune homme aux cheveux hirsutes couleur sable. Sa peau sombre et ses cheveux clairs le désigne comme un sang-mêlé Atréyade.
— Voici Anir. Dis bonjour.
— Bonjour.
— Bien. Anir, tu écoutes ce que le mineur te dira, tu apprends et tu exécutes. Je veux que le moteur de cette mine fonctionne dans moins de deux temps, compris ?
— Oui, Capitaine.
Hurlevent lance un dernier regard à Saxxon, fait demi-tour pour repartir vers le cœur de la ville. Saxxon examine le jeune homme qui n’ose pas le regarder dans les yeux.
— Anir, c’est un prénom Atréyade, pas vrai ? Moi, c’est Saxxon.
Le jeune homme hoche la tête, les yeux rivés sur ses chaussures. Saxxon secoue la tête.
— Tu as peur de moi ? Tu peux me regarder et me parler.
Anir lève les yeux vers Saxxon, se mordant la lèvre inférieure. Voyant que le sang-mêlé reste figé, Saxxon tente un sourire.
— Je ne suis pas très doué pour la conversation, alors on va se mettre au travail. Tu vas bien m’écouter et faire ce que je te dis. Si ton capitaine t’a choisi, c’est qu’il a confiance en toi et grâce à toi, dans un temps ou deux, la mine sera de nouveau opérationnelle.
Lorsque Saxxon commence à parler technique avec Anir, ce dernier change complètement. De timide et silencieux, il passe à confiant et professionnel. Saxxon en est étonné. Ce petit homme, aussi fluet qu’un adolescent comprend le système facilement et trouve même des réponses aux doutes de Saxxon. À peine un temps plus tard, les moteurs grondent à travers la roche, faisant s’abaisser la totalité des lumières de la mine. Le bruit s’intensifie, une partie des ampoules explose sous l’afflux de courant, enfin les éclairages se stabilisent. Au niveau du puits principal, un souffle de poussière se répand. Puis le tuyau émet des borborygmes avant qu’un crachat d’eau sombre s’écrase contre la paroi, suivi rapidement d’un autre. Une sorte de boue à l’odeur infecte s’écoule lentement pendant un moment. Autour, les pirates se sont regroupés progressivement, le bruit des moteurs les ayant faits sortir de leur couche. La boue noire laisse place à une eau brunâtre, puis jaunâtre avant de commencer à s’écouler proprement. Une première acclamation, suivie d’un « viva ». Saxxon pousse le jeune homme devant lui avec son coude pour le faire avancer. Anir marche pourtant la tête baissée, sa timidité revenue. C’est un Yapee claudiquant qui l’accueille avec un grand sourire édenté. Il salue aussi silencieusement le mineur qui hoche la tête. Yapee commence à gesticuler avec véhémence, manquant plusieurs fois de tomber par manque de stabilité. Borges le regarde en riant, le retenant une fois de plus. Anir a un sourire immense qui change totalement la physionomie de son visage. Cormoris se penche à l’oreille de Saxxon.
— J’aime le voir comme ça. Il n’a pas eu une vie facile, le marmot. Merci pour l’eau, Mineur. Je m’appelle Cormoris. Je m’occupe du poste d’armement à bord du Khamsin. La femme c’est Varga, au pilotage. Kelvin le blond est à la compilation des données, le petit là, c’est Bethlehem à la vigie et à la radio. Je crois que tu connais tout le monde sinon. On a mal commencé mais on te doit la vie… Encore une fois.
Saxxon regarde l’homme. Une bonne cinquantaine d’années, la peau tannée par le soleil, les yeux d’une couleur claire étonnante, les cheveux grisonnants. Le physique de l’homme est impressionnant. Sous la légère bedaine se cachent des muscles puissants. Le sourire de l’homme est engageant avec une légère note un peu déstabilisante, comme si de ses yeux clairs, il pouvait lire à l’intérieur des gens. Préférant rester prudent, le mineur hoche simplement la tête. Borges qui mettait une pastille dans le bassin pour tester la salubrité sourit.
— L’eau est parfaitement propre et claire. Nous survivrons encore quelques jours mais, je ne voudrais pas miner le moral des troupes, sans nourriture ça ne changera rien. L’échéance est juste repoussée.
Saxxon secoue la tête.
— Nous mineurs, avons une réserve en cas de disette.
Anticipant les réactions, Saxxon continue.
— La mine est abandonnée depuis quatre ans mais la nourriture lyophilisée ou en longue conservation se trouve quelque part. Même si les mineurs ont quitté la mine, ils laissent de quoi nourrir quelques familles qui reviendraient ou qui chercheraient un refuge.
Saxxon regarde avec amusement autour de lui.
— C’est un peu le cas…
Borges croise les bras.
— Alors, dis-nous où regarder. Certains ici n’ont rien dans le ventre depuis plusieurs cycles.
Les yeux de Saxxon parcourent les murs à la recherche de la marque.
Varga s’impatiente.
— Si au lieu de garder ton savoir, tu nous disais ce que tu cherches. On pourrait t’aider.
— Une marque. La marque de la réserve. C’est un trait vertical avec un carré en-dessous et au-dessus un trait horizontal.
Varga lève les bras et fait un geste circulaire.
— Allez les gars, on cherche la marque ! Le premier qui la trouve aura double ration de gnole.
Le petit groupe qui s’était fait autour de la fontaine s’égaille, fouillant sol et mur. La femme s’approche du mineur, lui mettant une claque dans le dos.
— Bienvenue dans la famille, Mineur. J’ai eu des doutes sur le choix du capitaine. Personnellement, je t’aurais tué après le meurtre de Moreau. M’en veux pas, j’avais tort.
Saxxon hoche une nouvelle fois la tête. Les pirates étaient rustres mais restaient des hommes et des femmes comme les autres.
Un cri résonne bientôt. L’un des membres du Khamsin vient de trouver la marque. Tout le monde se presse autour de l’emplacement au sol. L’homme ayant découvert la marque nettoie le sol poussiéreux des deux mains, à genoux sur le sol. La cache est large d’un mètre sur deux. Après avoir trouvé l’anneau, ils se mettent à quatre pour ouvrir l’emplacement. Celui-ci dévoile un trou noir. Une lampe éclaire le contenu. À moitié vide, il contient quand même plusieurs conserves et des sachets de nourritures en poudre. Borges soupire.
— C’est déjà mieux que rien. À vue de nez, je dirais qu’on pourra tenir une dizaine de cycles en économisant… Par contre, il faudra trouver une solution. Le Khamsin étant plus que mort…
À cet instant, le capitaine arrive avec Sura à son bras. Il prend connaissance des découvertes, les sourcils froncés. Il regarde Sura qui rayonne comme jamais. Il sourit néanmoins.
— Ce soir, réunion de l’état-major. Saxxon Brûlepierre, tu seras présent et Borges aussi. En attendant, que tout le monde se restaure.

Dans la plus grande alcôve, les membres de l’état-major se retrouvent autour d’un plat chaud de gruau odorant. De la liqueur sucrée remplit les verres taillés grossièrement dans du cristal ainsi que de l’eau pure. Hurlevent fait un tour d’horizon, notant l’absence de Cormoris qui arrive à l’instant en s’excusant sur la durée d’une partie de Traqueurs. L’officier artilleur s’installe sur le dernier coussin de libre. Autour de la table en roche se trouvent Amaury, Saxxon, Kelvin, Borges, Tem, Sura, Yapee et Varga. Le capitaine prend le contrôle de la conversation.
— Maintenant que nous sommes tous là, faisons un peu le point sur la situation. Borges : les blessés ?
Le médecin prend le temps de boire un peu d’eau et de la nourriture.
— Les blessés les plus graves sont sortis d’affaire. Ils sont conscients et s’ils ne peuvent pas tous marcher, ils peuvent être déplacés.
Hurlevent hoche la tête, puis se tourne vers Kelvin.
— Tu as eu le temps de faire l’état des stocks ?
L’analyste sort sa tablette tactile.
— Nous sommes exactement cinquante-trois ici. Avec la totalité des vivres, en rationnant, nous tiendrons six à dix cycles. Bien sûr, nous avons toujours la possibilité de chasser, mais d’après les statistiques, il y a très peu de gibiers dans les grottes.
Le capitaine enchaîne.
— Tem, la radio et les sonars ?
— HS en grande partie. Je pense récupérer la radio en me servant des composants du Khamsin mais ça demandera au moins trois cycles. Ensuite les roches sont vraiment particulières, elles interférent avec les ondes. Tous les relevés possibles sont faussés. Il faudrait mettre une antenne-relais à plusieurs kilomètres pour arriver à quelque chose.
— Tu répares un maximum et tu désignes une équipe pour la positionner. Niveau communication interne ?
La jeune vigie se tire l’oreille, puis se frotte le coude.
— Impossible. Les tablettes peuvent lire les puces mais impossible de les faire communiquer l’une à l’autre.
— Par les Jumeaux ! Ça ne m’arrange pas.
Hurlevent se tourne vers Yapee qui déguste son verre de liqueur avec bonheur. Il commence à lui parler par gestes. Le vieux mécano se frotte le menton où une barbe blanche prend place peu à peu. Il répond à son supérieur, finissant par secouer la tête. Hurlevent claque ses poings contre la table, dans un geste de rage. Son visage est crispé par une colère sans nom avant qu’il ne reprenne le contrôle de ses muscles faciaux. Il ferme les yeux un instant, puis lâche son souffle.
— C’est pire que ce que je croyais !
Le capitaine se frotte le visage des deux mains.
— Nous n’avons plus le choix.
Il regarde ses hommes tour à tour.
— Brûlepierre m’a parlé de la possibilité de rejoindre la mine la plus proche en passant par les souterrains. C’est ce que nous allons faire. Il y aura une équipe d’exploration, puis si Tem n’a pas réussi à joindre les oasis ou un autre vaisseau pirate pour nous sortir de là, le reste du groupe nous rejoindra.
Varga se redresse d’un coup.
— « Nous » ? Tu veux partir avec l’équipe d’exploration ?
— Oui. Je ne resterai pas derrière ! Tu seras là pour veiller sur l’équipage avec Kelvin et Tem. Yapee aidera puisque le Khamsin est condamné à pourrir ici. Borges s’occupera des blessés et de Sura.
— Je n’ai pas besoin qu’un homme s’occupe de moi !
— La ferme ! Tu es enceinte ! Que crois-tu ? Que cela m’indiffère ! Tu n’es peut-être plus ma femme vis-à-vis de ton peuple, puisque je n’en suis pas le père, mais tu restes membre de mon équipage ! Je ne te laisserai pas mettre la vie de ton enfant en danger ou toi, est-ce clair ? Tu obéiras à Varga et si j’apprends à mon retour que tu as fait des tiennes, il t’en cuira, enceinte ou non.
Hurlevent finit son verre de liqueur.
— L’équipe d’exploration sera composée de Cormoris, Saxxon et moi et…
Jusque-là silencieux, le mineur prend la parole :
— La présence d’un mécano sera nécessaire. Je n’ai plus mes mains pour vous aider à faire fonctionner les machines.
Borges renchérit :
— En plus, le mineur est le plus grièvement brûlé. Ses mains sont en pleine cicatrisation mais l’infection n’est pas à exclure.
Le chef des pirates soupire.
— Tu ne viendras pas Borges. Trouve-moi un gars qui en sache autant que Yapee et autant que toi.
Le médecin éclate de rire.
— Impossible !
À cet instant, Yapee s’agite. Il avait suivi la conversation en lisant sur les lèvres. Le capitaine regarde avec attention les mouvements du vieil homme, puis pince les lèvres. Il lui répond. Le vieil homme insiste, désignant Saxxon du doigt, puis Sura. L’échange dure quelques instants encore. Puis le capitaine finit par hocher la tête.
— Sura, il paraît que ton peuple connaît des remèdes plus puissants que ceux des villes-bulles ?
La femme lève fièrement le menton.
— Nous vivions dans le désert bien avant la venue des vôtres.
Hurlevent sourit brièvement.
— Je prends ça pour un « oui ». C’est d’accord. L’équipe d’exploration sera composée de Cormoris, qui est le plus fort d’entre vous, de Saxxon qui connaît les mines et leurs secrets, d’Anir qui…
— Ce sang-mêlé ?
— Comme le sera ton bâtard, mon aimée. Donc Anir qui aidera Saxxon. Étant à moitié Atréyade et élevé parmi eux, il connaît, d’après Yapee, les bases de leur médecine. Si je l’avais su, je l’aurais employé autrement. On se chargera avec trois jours de vivres, des armes et du matériel. Je compte sur Saxxon pour nous trouver de l’eau et à manger en cours de route. Vu que les émetteurs ne fonctionnent plus, nous laisserons des puces avec les instructions de façon régulière. Vous nous suivrez une fois les vivres et autres solutions épuisées. Si par chance, vous captez une aide extérieure, partez. Nous nous retrouverons à l’oasis de Grin avant la saison des Tempêtes. Kelvin sera le commandant en mon absence. Varga, tu le soutiendras en tout.
Les yeux du capitaine se plissent.
— Je ne resterai pas en arrière, cette fois. Je suis Hurlevent. Je ne me cacherai pas ici pendant que d’autres risquent leur vie.
Varga croise les bras.
— Et si tu la perds sous terre, ta vie, Capitaine ?
— Alors Kelvin fera un bon capitaine.
Un sourire charmeur étire les lèvres du chef des pirates.
— Le Khamsin est mort ici. Plus rien ne te retient, Varga.
— On verra à ton retour, Capitaine.
Ils échangent un sourire complice, puis Hurlevent se tourne vers Saxxon.
— Te sens-tu capable de nous guider sous terre, Brûlepierre ?
— C’est après avoir déballé ton plan que tu me le demandes, Pirate ? Si je dis non ?
— Je ne te croirais pas. Tu es fier de ton statut de mineur et pour le peu que tu m’as parlé de toi, je sais que cette traversée est loin de te déplaire. Parle-nous de ce qu’on risque de trouver.
— Le chemin traverse les mines. Celles-ci sont parfois ensevelies. Il y a aussi des faiblesses dans les roches, des poches de gaz. On risque de tomber sur des nids de Karmaïs ou de Sirènes. Il y a des Saures sauvages. Des lacs souterrains… Assez de danger pour nous tuer une fois par jour.
Cormoris sourit de toutes ses dents.
— Tu es un pirate, Brûlepierre. Au fond de toi, tu es l’un des nôtres ! Comment as-tu fait pour rester simple mineur alors que tu brûles de te frotter à tous ces dangers ?
Saxxon ne répond rien. Les discussions roulent sur l’équipement nécessaire alors que le mineur observe son entourage. S’il en croyait Amaury, l’une des personnes présentes dans cette pièce, aurait causé l’accident du Khamsin et la mort de plusieurs hommes. Eudora lui disait souvent qu’il savait juger les gens. Mais là, dans cette alcôve, en train de partager un repas et de l’eau, aucun d’eux ne lui semblait hostile au point de vouloir tuer quelqu’un comme Hurlevent. Puis le mineur se secoue. Il est au milieu de pirates qui n’ont aucune loi, ni aucune règle si ce n’est les leurs, qu’il est facile d’adapter selon l’humeur et l’instant. Mais pouvait-il juger l’un d’eux par le peu de connaissances qu’il en avait ? Se fier à sa première impression ? Il tente de bouger les doigts mais grimace de douleur. La poudre d’ange ne faisait plus autant d’effet qu’hier. Il se jure qu’il ne demandera pas à augmenter les doses car ça serait se livrer pieds et poings liés au capitaine. Le capitaine. Saxxon sait qu’il doit maintenir l’équilibre dans leur relation car celui qui prendra le dessus sur l’autre, aura tout pouvoir.